Société

dimanche, 20 janvier 2019 00:58

LKP : 10 ans après, la Guadeloupe n’a pas décollé

LKP : 10 ans après, la Guadeloupe n’a pas décollé ©UGTG

Mardi 20 janvier 2009. Une date gravée dans l’histoire de la Guadeloupe. C’est le début d’une grève générale historique, qui s’achèvera 44 jours plus tard. Réunis au sein du collectif LKP (Liyannaj kont pwofitasyon — alliance contre l’exploitation à outrancière) les organisations syndicales de salariés et de fonctionnaires rejointes par des partis politiques de la mouvance nationaliste, des associations, des travailleurs en profession libérale et quelques chefs d’entreprise de petite taille, déclenchent ce mouvement sans précédent en matière de lutte sociale et sociétale. Dix ans après, la situation de la Guadeloupe ne s’est guère améliorée, alors qu’entre-temps, la Guadeloupe a eu trois ministres de l’Outre-mer.

Munis d’un cahier de 146 revendications (120 à l’origine du mouvement) réparties en 10 points, le LKP, par la voix de son porte-parole, Élie Domota, secrétaire général du syndicat UGTG (Union générale des travailleurs de la Guadeloupe) interpelle les autorités (préfet, présidents des collectivités régionale et générale, maires) et les organisations patronales. Le collectif exige que ces décideurs agissent pour améliorer de manière significative le pouvoir d’achat des Guadeloupéens. 

PLUSIEURS DIZAINES DE MILLIERS DE MANIFESTANTS
Au fil des jours la grève générale prend une dimension populaire que personne n’avait imaginé. De Pointe-à-Pitre à Basse-Terre en passant par Le Moule, les différentes marches organisées prennent une ampleur considérable avec plusieurs dizaines de milliers de manifestants dans les rues. Le pic est atteint le vendredi 20 janvier, à Pointe-à-Pitre, avec 65 000 manifestants selon les organisateurs et 20 000 selon la police. 

SOUTIEN DE CHRISTIANE TAUBIRA
Les manifestants défilent dans les rues, toujours dans une ambiance pacifique, au rythme de ce qui deviendra leur hymne, la chanson du militant syndicaliste et culturel Jacky Richard, « Lagwadloup sé tan nou, Lagwadloup sé pa ta yo : yo péké fè sa yo vlé adan péyi an nou » (La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n'est pas à eux : ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays). Parfois, ils reçoivent des soutiens inattendus mais fort réconfortants. Ce fut le cas au Moule, le samedi 14 février (date commémorative d’une grève d’ouvriers agricoles, qui avait fait plusieurs victimes, tombées sous les balles des gendarmes en 1952), où ils accueillent la députée guyanaise, Christiane Taubira

LA MARTINIQUE ET LA RÉUNION AUSSI
À l’extérieur, les médias du monde entier ont les yeux rivés sur la Guadeloupe. Dans les autres départements d’outre-mer, notamment en Martinique le jeudi 5 février, douze syndicats, regroupés au sein d'une intersyndicale, lancent un appel à la grève générale. Une mobilisation relativement conséquente débute, sans pour autant atteindre l’ampleur de celle de la Guadeloupe. À La Réunion, le mardi 10 février, un collectif composé de treize syndicats, des partis de gauche et des associations, prépare l’élaboration d'une plate-forme de revendications sur le pouvoir d'achat et l'emploi. À Paris, le samedi 21 février, plusieurs milliers de personnes défilent entre République et Nation pour soutenir le LKP. 

YVES JEGO COMPREND TROP BIEN LE LKP
Ce mouvement est aussi marqué par l’arrivée, le 1er février, du secrétaire d’État chargé de l’Outre-mer, Yves Jégo. Venu pour une durée indéterminée, il prendra le temps de comprendre la situation avant d’être rappelé précipitamment à Paris (le 9 février), par ses chefs, le président Nicolas Sarkozy et le Premier ministre François Fillon. Il semblait avoir trop bien compris les raisons du mouvement…

JACQUES BINO POUR TOUJOURS
Autre fait marquant de ces 44 jours de grève générale — et non des moindres—, la mort par balles de Jacques Bino, dans la nuit du mardi 17 au mercredi 18 février, à Pointe-à-Pitre, alors qu’il sortait d’une réunion du LKP.  Nous sommes au plus fort des violences urbaines qui se déroulent en marge du mouvement. Jacques Bino est enterré le 22 février à Petit-Canal, en présence de Ségolène Royal, présidente de la région Poitou-Charentes. Ce drame n’arrête pas la mobilisation et les négociations. Un accord sur une prime de 200 euros nets à attribuer aux travailleurs, est baptisé « Accord Bino ». 

LE GRÈVE SUSPENDUE
La grève s’arrête le 5 mars, après la signature d’un protocole d’accord entre le porte-parole du LKP, Élie Domota, le préfet Nicolas Desforges, le président du conseil régional, Victorin Lurel, le président du conseil général, Jacques Gillot, les syndicats et plusieurs établissements publics dont le Siaeag (Syndicat intercommunal d'alimentation en eau et d'assainissement de la Guadeloupe), présidé à l'époque par Amélius Hernandez. Les organisations patronales minoritaires, proches du LKP valident cet accord, mais pas le Medef de Willy Angèle. La grève générale est donc suspendue et les négociations se poursuivent par branche et dans les entreprises notamment pour l’application de l’Accord Bino, 

MOBILISÉS DÈS DÉCEMBRE 2008
En réalité, les prémices de ce mouvement avaient eu lieu dès le mois de décembre 2008, d’abord avec une réunion initiée par le syndicat UGTG, pour préparer deux manifestations, le 16 décembre à Pointe-à-Pitre et le 17 décembre à Basse-Terre. Plusieurs milliers de personnes avaient répondu à cet appel de 31 organisations syndicales, politiques et associatives pour protester contre la vie chère. Sans réponse des autorités, elles avaient décidé de déclencher cette grève générale le 20 janvier.

LES CHEFS D’ENTREPRISE D’ABORD
Auparavant, les 8, 9 et 10 décembre, ce sont les socioprofessionnels qui avaient bloqué la Guadeloupe en érigeant, à l’aide de leurs bus et de leurs camions,  plusieurs barrages routiers sur les grands axes, notamment sur la RN1 à Capesterre Belle-Eau. Comme en Guyane, au même moment, ils protestaient contre les hausses de prix répétées du carburant. De leurs côtés les gérants de 115 stations-service s’étaient mobilisés, le 19 janvier, soit la veille du lancement de la grève générale, pour protester contre l’implantation de nouvelles stations-service et de cuves privées par les entreprises possédant une flotte automobile. En réalité le mouvement LKP a embrayé sur des actions lancées d’abord par des chefs d’entreprise. Après la mobilisation Yves Jégo a perdu son poste au gouvernement au profit de Marie-Luce Penchard et des états généraux de l’Outre-mer ont été organisés.

DIX ANS APRÈS : PLUS DE VOITURES, MOINS D’HABITANTS
Comme à la fin de l’année 2018, avec les Gilets jaunes, c’est la question du prix du carburant qui a mis le feu aux poudres fin 2008, avant que d’autres revendications liées au pouvoir d’achat viennent s’ajouter à cette problématique. C’était déjà le cas il y a dix ans avec le LKP. Après le LKP il y a eu les Assises de l'Outre-mer. Pour enrayer la crise des Gilets jaunes, il y a maintenant le Grand débat national. Une décennie s'est écoulée entre les deux mouvements. Comme quoi rien n’a vraiment changé. En effet, le chômage (celui des jeunes en particulier) s’est aggravé, les entreprises privées comme publiques croulent sous les dettes sociales et fiscales, les élus sont toujours autant décriés… Pourtant trois Guadeloupéens ont été nommés ministres des Outre-mer : Marie-Luce Penchard (2009-2012), Victorin Lurel (2012-2014), George Pau-Langevin (2014-2016). Quelques changements tout de même qu’il ne faut pas négliger : les embouteillages sont de plus en nombreux alors de la population a diminué considérablement puisqu’elle est descendue sous la barre des 400 000 habitants. La principale raison semble être les départs massifs des jeunes Guadeloupéens vers la France d'Europe et l'étranger. Davantage de voitures sur les routes et moins d’habitants, il y a là comme un paradoxe sur lequel les sociologues et statisticiens ne devraient pas manquer de se pencher.

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