Culture

vendredi, 29 novembre 2013 13:58

Edith Serotte, une femme multiple : Guadeloupéenne, Guyanaise, Canadienne ( !?) Spécial

Après lecture de son premier livre Les Fourmis rouges, on s’attend à voir une dame plus âgée. Et au bout du compte on pourrait croire que c’est une jeune étudiante qui pénètre la librairie Présence Africaine. Femme discrète avec un sourire qui précède sa voix claire et chaleureuse. C’est avec enthousiasme qu’elle parle comme pour se confier sans fioriture. Et le voyage commence joliment au côté de Miss Serotte comme dans une promenade en pirogue sur les Marais de Kaw, en Guyane dont ses parents sont originaires. L’écrivain des Antilles la même parle avec empathie tout comme sa consoeur Leonora Miliano, elles clament toutes deux sans langue de bois quand il s’agit de faire l’état des lieux. « Etre à sa place n’est pas un espace géographique mais être bien à sa place dans son histoire personnelle, de savoir où l’on va et qui on est » dixit l’auteur de « Les Fourmis rouges » paru aux Editions Présence Africaine.



Outremerlemag : Pouvez-vous vous présenter à notre magazine ?
Edith Serotte : (Je fais comme pour une fiche d’identité avec un grand éclat de rire)… Edith Serotte qui écrit depuis toute petite. Cela manque d’originalité mais en fait j’ai eu la chance dans mon chemin de vie de faire de belles rencontres. J’ai pu alors arriver à ce coming out parce qu’habituellement j’écris tranquillement dans ma cuisine. Depuis quelques temps j’ai prêté ma plume pour différentes choses au niveau internet, dans des supports associatifs ou des radios communautaires. Et je me suis sentie autorisée à aller plus loin et là, j’ai la grande chance de publier officiellement mon premier roman.

Outremerlemag : Dans ce premier roman, vous racontez l’histoire d’une femme multiple, haïtienne prête à quitter le meilleur pour le pire, pourquoi ?
Edith Serotte : Merci. Dans votre pourquoi, il y  a toute l’intrigue. Ce personnage est animé de plusieurs pourquoi. L’un d’entre eux, c’est la question de l’origine. C’est une femme qui ne connaît pas son île Haïti. Cependant elle a baigné dans une culture où elle l’a découverte et qui a là l’opportunité d’aller sur une autre île qui la rapproche émotionnellement d’elle-même. Il y a le fait aussi qu’elle soit amoureuse avec la perspective de suivre son mari dans son pays natal, la Guadeloupe. Mais il y a de nombreux pourquoi auxquels on peut se référer puisqu’elle est multiple.

Outremerlemag : Pourquoi la Guadeloupe alors qu’elle pourrait aller en Haïti, alors que être Haitien aux Antilles n’est pas toujours un atout ?
Edith Serotte : Mais je peux témoigner qu’à Montréal non plus, ce n’est pas toujours un atout de l’être. En fait ce personnage ne s’est pas posé la question de manière si radicale. Dans la narration, cela arrive par les vrais faux hasards de la vie et c’est le premier contact avec la belle-mère Guadeloupéenne qui la ramène aux regards sur les Haïtiens. Tout est un peu complexe.

Outremrlemag : Ne prend-elle pas conscience de son identité qu’avec l’autre Haïti définit par le deuxième personnage féminin Irène ?
Edith Serotte : Il y a ce jeu de miroir avec Irène qui est cet autre Haïti, sa bonne amie qui n’a pas son bagage culturel. Cependant, elle parle d’Irène comme de la vraie Haïti alors qu’elle est un personnage de contrefaçon. Parce qu’elle est née au dehors d’Haïti, qu’elle est issue de la diaspora, parce que son créole et sa tradition sont édulcorés, transformés par rapport à l’exil. Dans ce déplacement elle découvre mieux qui elle est. In fine elle se sent terriblement Montréalaise. Dans cette aventure sa part haïtienne se conforte et la confronte à un autre regard sur elle-même, la fait pénétrer dans son histoire personnelle. La culture créole francophone assez clash quelquefois face aux Haïtiens la meurtrie.



Outremerlemag : Vous êtes Guyanaise vivant à Montréal, nationalité Canadienne. Pourquoi avoir choisi un personnage haïtien ? Quelle est votre part de Marie-Claudine ?
(En fait je prends un joker). Mais ne sommes nous pas souvent des êtres multiples avec le besoin de nous identifier aux autres, à ceux qui nous ressemblent ou pas. C’est un personnage qui découvre qu’être sa place n’est pas seulement un espace géographique. Quant à Haïti, en Guadeloupe elle n’est pas conçue comme une île voisine. Elle n’est pas perçue comme partageant une histoire commune. Moi j’ai voulu montrer que la Guadeloupe et Haïti même si elles se tournent le dos ont paradoxalement une fraternité réelle, de sang et historique. C’est aussi pourquoi mes personnages portent des noms que l’on peut trouver en Guadeloupe. J’ai utilisé par moment les mots du poète Jacques Roumain, j’ai visité Haïti non physiquement mais au travers de mots, de textes qui regroupent la grandeur et la petitesse de ce grand pays. A cause de ma passion pour les mots et pour ce que je leur dois, c’est pour moi la plus belles des îles. C’est une île d’auteurs, qui au travers des mots des textes regroupent toutes les émotions et il fallait que Marie-Claudine soit précédée par une histoire aussi belle.

Outremerlemag : Vous avez une manière également de décrire le corps du personnage Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Edith Serotte : A Montréal, on est en Amérique du Nord et les corps n’ont pas la silhouette standard que l’on retrouve en Europe. On a des corps généreux. Les corps parlent de nous aujourd’hui mais aussi de nous hier. Il y a le fait que le corps garde en mémoire l’histoire passée. Le corps de la femme est ainsi fait, nous sommes formées pour stocker lors de la maternité. Et je trouve cela extrêmement beau et je regarde ces corps généreux du Sud. J’avais envie que cette nord-américaine assume son corps qui n’est pas un frein à une vie amoureuse, à une vie politique, à une vie économique ou à une évolution professionnelle au contraire de ce que l’on peut vivre en France quelquefois.

Outremerlemag : Quel est votre parcours en fait ?
Edith Serotte : Sur le plan académique, j’ai étudié d’abord le droit puis les ressources humaines. Une formation universitaire qui s’est terminé à la Sorbonne, pour partie du moins. Des études de ressources humaines dédiées au recrutement, ce qui m’a donné le privilège d’entendre des histoires de vies et qui a décuplé l’envie d’écrire. Aujourd’hui j’ai un peu plus de 20 ans de parcours professionnel, ce qui m’a conduit plus tard au Canada.

Outremerlemag : Pourquoi ce besoin de partir à Montréal ?
Edith Serotte : Ma réponse en 2013 c’est que je crois que j’ai hérité d’un « ADN» migrant. Comme beaucoup de Caraibéens, mes parents c’est la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane du côté de maman il y a également Saint-Lucie. J’ai grandi dans un environnement où toutes les cultures anglophones et francophones se rassemblaient. Les frontières pour moi ne sont pas des obstacles, je ne les vois pas de la même façon.

Outremerlemag : Vous aimez Dissonance ?
Edith Serotte : J’adore. C’était pour moi et j’estime que ce sont des gens qui savent faire de la musique. De beaux textes et de belles émotions.

Outremerlemag : Dans Les Fourmis rouges, vous parlez de la condescendance des « Blancs Péyi », des békés comme on les appelle à la Martinique sans jamais les nommer, pourquoi ?
Edit Serotte : Parce qu’ils sont omniprésents, omniscients, omnipotents sur cette ile comme le sont les personnages de fiction. C’est la réponse qui me vient (même si cela n’est pas politiquement correct), et cela m’a beaucoup marqué en vivant là-bas. J’ai des anecdotes qui des fois me mettais en colère ou des situations à raconter par rapport à ceux-ci. C’est à la fois fascinant et terrifiant comme un ogre dans les récits de fiction comme un gros méchant qui pèse. Une chose qui nous habite dont on hérite et je me suis demandé en écrivant si je devais en rajouter une couche. C’est probablement pour ce fait que j’ai choisi de ne pas les nommer mais dans la lecture il me semble qu’ils sont tout à fait identifiables.


Outremerlemag : Vous  faites se côtoyer plusieurs langues, est-ce votre contribution au métissage ?
Edith Serotte : Oui c’était important pour moi que les langues s’animent, se mélangent, s’entrelacent. Ces espaces là sont impressionnants.

Outremerlemag : Il y a un personnage central sans nom, le chat. Existe t’il ?
Edith Serotte : Mais oui, il est presque le personnage le plus équilibré. Il y a un avant et un après le chat. Il est silencieux mais prend une place énorme. Il est comme dans une tempête mais n’est jamais mouillé par les orages, jamais dérangé. Il est le seul à trouver ses repères bien qu’il soit sur une terre étrangère.

Outremerlemag : Pourquoi les Fourmis rouges comme titre ?
Edith Serotte : En fait, j’ai choisi de ne plus répondre à cela, parce que les lecteurs me donnent de bien belles définitions de ce titre qui me touchent énormément. Et la barre est toujours plus haute.

Outremerlemag : Quel est la part de la famille dans la société ?
Edith Sérotte : Il y a le thème de la famille identitaire, biologique. Celle qui se forme et celle qui est décomposée. Une famille disloquée qui tâche de se reconstruire cependant tout n’est pas si aisée. Il y a le regard sur l’autre, l’intégration qui rappelle le rôle de chacun au sein de sa propre famille et de celle que forme la communauté.

Outremerlemag : Une ultime question, Edith pensiez-vous terminer votre récit ainsi ?
Edith Serotte : Non. Il m’a pris par la main je ne savais même pas que j’étais en train d’écrire un livre. Le personnage a pris beaucoup de place, m’a rappelé à la raison me disant parfois que je disais n’importe quoi. Cela a valu beaucoup de pages dans la poubelle. Elle n’était pas une marionnette et c’est elle qui m’a fait écrire cette phrase. J’ai respecté le droit que le personnage ne voulait plus se raconter. C’était comme une note, une dernière touche au piano dont on entend longtemps encore l’écho. Et l’écho fait encore partie de la musique et le silence qui suit, est encore une musique, Cela m’a donné cette sensation, je me trouvais prise à mon propre jeu.

Actualités de Edith Serotte :
Elle participera au Premier Salon du Livre de la Martinique du 2 au 8 décembre 2013.

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