Culture

jeudi, 14 novembre 2013 04:29

Fred Deshayes, en promenade solo !

En allant à la rencontre de Fred Deshayes le matin même de son arrivée de sa Guadeloupe natale, à son hôtel, entendre un son de guitare et la voix mélodieuse d’une chanteuse  engagent déjà toute votre attention. Fred Deshayes est en pleine répétition pour son concert solo au Lilas. Et puis, retrouver Béatrice Poulot, et plus tard Claudine Pennont qui l’accompagneront pendant sa tournée « tout seul » comme le dit l’artiste est un ravissement. Deux superbes voix de femmes qui s’accordent, et comme le dit à un moment Béatrice pour expliquer qu’elles sont parfaitement en accord : « nous, de toutes façons, pas d’inquiétude parce que l’on se regarde avec les oreilles »… Jolie métaphore. Et, à tout moment Fred joue à la guitare, et c’est une agréable sensation pendant l’interview.



Outremerlemag : Alors le choix d’être seul, est-ce si aisé ?
Fred Deshayes : En fait oui je suis seul avec ma guitare, et c’est comme si tu venais chez moi. Les choristes n’étaient même pas prévues mais j’ai eu envie d’inviter mes copines.

Outremerlemag : Un album qui a déjà un an mais qui dure, que peux-tu en dire ?
Fred Deshayes : Oui il est sorti depuis 2012. Mais nous ne faisons pas de musique que pour la Noël ou les vacances. On la fait pour qu’elle dure. Nous créons comme un peintre fait un tableau, c’est selon moi le but de la production culturelle.  Ce qui diffère du divertissement. Donc on peut surfer sur celle-ci pendant un temps.

Outremerlemag : Que peux-tu nous confier sur cet album ?
Fred Deshayes : Après trois albums « Soft », nous avons constaté que notre style est extrêmement répandu. Et notre travail qui part de celui de Pierre-Edouard Décimus et que nous tâchons de faire évoluer à partir des rythmes traditionnels, ce que l’on appelle du Créole Blues est en pleine mutation. Il me fallait aussi transcrire certaines choses que je ne pouvais chanter avec Soft.  En premier lieu dans cet opus il y a « La Vi Fofilé » qu’a écrit mon père suite aux évènements sociaux de 1967*. Cette chanson, il l’a faite à 20 ans, elle est clairement indépendantiste, brutale et témoigne de ce que l’on vivait à cette époque. Mon père était un indépendantiste et je n’ai aucun mal à assumer ce fait même si je ne le suis pas. Mais je ne pouvais forcer mes amis de Soft à partager forcément mon nationalisme. C’est un acte de respect envers les miens au niveau des idées politiques de mon père, et j’y ai mis aussi des textes très personnels comme  « Dlo lanmou » dédiée  une amie chère que la maladie a emportée. Il y a aussi ce texte que j’ai écrit et dont mon frère a fait la musique « Babayo » qui parle de la conversion, pouvoir dire au revoir aux choses afin de mieux grandir. Tout commence par son parcours personnel pour aller vers l’autre.

Outremerlemag : Quel est ton rapport à certains jeunes musiciens et leur supposée originalité musicale ?
Fred Deshayes : Pour certains, cette manière de ne pas se souvenir qu’avant soi il y a eu d’autres artistes qui ont montré le chemin. Ce matin j’entendais à la radio un jeune musicien prétendu original qui se référait à des artistes américains soul mais qui ne dit jamais que son style découle d’artistes de son pays... Cela me renvoie à Patrick Saint-Eloi et à ceux qui font du zouk dans son genre sans jamais le nommer. Bien dommage d’aller chercher ailleurs ce que nos pays leur a offert. C’est étrange que le besoin de paraître original passe par le fait de ne pas renvoyer à l’affiliation. On est dans une histoire dans laquelle on n’invente plus beaucoup. Je joue dans le style initié par des maitres de la musique tels que Guy Konkèt et Erick Cosaque, je me réfère à eux mais je joue à ma manière.

Outremerlemag : Soft est un groupe plutôt discret, quel est votre rapport à la communication ?
Fred Deshayes : Il me semble que trop souvent, on met l’accent sur la communication plutôt que sur la création. On nous reproche de ne pas beaucoup communiquer sur les pages sociales par exemple. Moi je n’ai pas fait cette musique pour ça. Les raisons pour lesquelles que Soft existe, on les a déjà dépassées. Quand les gens jouent notre style c’est que nous avons atteint notre objectif. Nous sommes avec Soft dans une démarche totale de création. Tout comme Dominik Coco, Ka Koustik, Kolo Bartz, ou encore ceux qui sont là aussi depuis longtemps tel Dédé Saint-Prix. Probablement que je n’aurai pas une carrière de star mais ce n’est véritablement pas mon but. C’est cela le jeu de la musique et le travail de ceux-là qui sont présents pour l’enrichir alors qu’il y a ceux qui ne sont que des interprètes de ce qu’ils sont mais sur une musique qui a été largement conçue par d’autres. .

Outremerlemag : Cela ne te déçoit-il pas ?
Fred Deshayes : Non, définitivement non. Prenons le cas de Rod Temperton qui a écrit pour Michael Jackson Thriller, Give me the night pours Georges Benson et d’autres succès incontournables. Il avait un groupe qui n’a jamais été connu mais il a créé de belles choses. Ce qui compte c’est que notre groupe est sur un chemin, celui de montrer ce qu’est un homme, un musicien de Guadeloupe.


Outremerlemag : Cet album est-il témoin ce chemin là ?
Fred Deshayes : Absolument, parce que c’est un album qui démontre notre lutte. Parce que nous tenons à montrer notre dignité de Guadeloupéen qui a sa position dans le monde.

Outremerlemag : Les concerts de cette semaine en sont-ils le reflet ?
Fred Deshayes : Oui, je les fais avec ma guitare seule. Cet album je l’ai fait avec ma guitare seule parce que au fur et à mesure, on a pu constater que les jours où je ne « racontais pas de blagues » qui sont aussi des messages forts, les gens aimaient moins. Les concerts en solo me le permettent plus aisément. Ce fut aussi l’envie de faire autre chose. Et j’ai eu envie de belles voix, c’est comme cela que j’ai invité Claudine Pennont et Béatrice Poulot. Ce qui signifie beaucoup pour moi parce qu’elles sont de vraies créoles capables de tout chanter mais elles ont choisi de chanter cette musique là. Cela a un sens pour les origines et elles me touchent particulièrement. Moi, je suis un chanteur par défaut, je suis un compositeur et un parolier. J’ai été obligé de chanter parce que personne ne ressemblait à « Crime contre la Guadeloupe ». J’ai alors fait des albums avec mes copains de Soft.

Outremerlemag : Penserais-tu quelquefois à t’arrêter ?
Fred Deshayes : En fait, oui. Puisque je ne me considère pas comme le meilleur des chanteurs. Ce qui m’importe c’est de proposer aux jeunes musiciens des chansons et des compositions qui parlent de nous de manière qualitative. Très sincèrement je souhaiterais m’arrêter, même si j’aime être en scène et me consacrer à l’écriture. Continuer le travail pour lequel nous nous sommes tant investis et proposer à une nouvelle génération une autre manière de jouer notre musique.

Outremerlemag : Quel est au fond ton message à travers toutes ces chansons ?
Fred Deshayes : C’est un véritable positionnement pour ma culture face au monde. .. Aujourd’hui la génération récente est coincée dans un système. Cependant, celui qui a popularisé le Rastafari et les locks, c’est Bob Marley et un trait commun entre toutes ses chansons c’est un message d’amour et la lutte contre le système. Alors que certains des nôtres affichent une identité Roots et pourtant se laissent influencer par le matérialisme. Nous on veut transporter une philosophie d’amour comme les Africains nous l’ont transmis dès le départ. Il ne faut pour des raisons de reconnaissance internationale oublier ses racines et combien le monde a besoin de Guadeloupéens, de Yoruba, d’Ivoiriens, de Martiniquais. Chacun doit jouer comme un Brésilien quand on est né au Brésil et ne pas vouloir faire absolument de la soul si tu es né à Pointe-à-Pitre ou Baillif. Nous avons nos valeurs propres que l’on peut rassembler. Je suis un Guadeloupéen et je joue comme tel, même si j’aime jouer toutes les musiques du monde. Mais la création est une mission particulière afin de poser dans l’existence mon importance en tant qu’humain. Et elle est donnée à certains d’entre nous qui y tiennent.

Outremerlemag : Quel est ton regard sur nos pays qui se font si mal ?
Fred Deshayes : Oui mais le pays va mal comme la plupart de ceux qui sont attachés à l’Europe. Nous avons une vision du monde qui s’écroule mais cela ne se passe par en Chine ou en Inde. Ce sont dans les contrées qui sont un appendice du développement occidental. Notre pays vit aussi les résultats du manque d’ambition… Il nous faut viser haut ! Chez nous, nos hommes politiques qui ont la vision de l’excellence sont peu nombreux. Parfois ils ne sont pas assez puissants, d’autres se laissent avoir par le système. Nous payons le fait de manquer de courage. Ce qui manque à la Guadeloupe c’est la confiance, il nous faut accepter et reconnaître ce que nous sommes. Notre difficulté est là. Pour de nombreuses raisons qui sont liés au système mais qui restent de notre responsabilité. On a pas attendre de ceux qui ne sont pas de chez nous à résoudre les problèmes qui existent chez nous. On veut souvent trop « briller à la Parisienne ». Mais nous ne sommes pas des Parisiens. Cela ne devrait pas avoir d’importance pour nous.

Outremerlemag : Que penses-tu alors de ce besoin de reconnaissance ?
Fred Deshayes : En fait moi je vis dans un pays où je ne suis pas minoritaire. Alors voir un Noir à la présentation du Journal ne change pas grand-chose pour ma part. Je suis là où je veux, j’aime là où je suis. Je sais que les préoccupations entre l’Antillais au pays et celui de l’Hexagone s’éloignent. Je comprends le discours minoritaire mais ce n’est pas le mien. Simplement tout le monde veut avoir une image « Parisienne » alors que son identité est Antillaise. C’est bien souvent tout en paradoxe.

Outremerlemag : En conclusion, Fred, quelle définition pour cet Amour à fleur de peau chanté dans cet album ?
Fred Deshayes : Elle est la discrétion même. Je ne parlerai pas d’elle. Mais je suis comme tous ces couples qui ont commencé à 19 ans, c’est ma femme et elle est toujours là. Présente avec et pour moi et c’est profondément réciproque.

Fred Deshayes - http://youtu.be/w3QYec8yPLc
Soft –Mami O – Album Konfians - http://youtu.be/w3QYec8yPLc

 

*Evènements de Mai 1967 en Guadeloupe

En mai 1967, des ouvriers du bâtiment font une grève afin d’obtenir une augmentation de salaire et la parité en matière de droits sociaux.  Des gendarmes sont appelés et tirent sur des manifestants. Des négociations se déroulent alors qu’une foule grossit devant la Chambre de Commerce de Pointe-à-Pitre.

S’ensuivent de nombreux affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. Le Préfet autorise l’ouverture du feu.

Un militant est tué, il s’appelait Jacques Nestor.

Trois jours d’émeutes pendant lesquels de nombreux Guadeloupéens seront tués.

 

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