Culture

mercredi, 27 février 2013 20:03

Kareen Guiock, la plus caribéenne des journalistes télé de l’hexagone

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Restaurant asiatique chic et convivial.
Un choix loin d’être anodin, Kareen a découvert lors de recherches généalogiques que son nom Guiock a de lointains accents de Chine.

Rire communicatif, finesse d’esprit, Kareen Guiock, présentatrice du JT de 12h45 sur M6,  nous a accordé un entretien de près de 2 heures particulièrement…épicé.

Au menu : rolls aux légumes, poulet piment-citronnelle, riz gluant, le tout accompagné d’un thé au jasmin. Pas de crevettes, Kareen y est allergique, pas de dessert non plus malgré la tentation…

VP : Quel effet cela te fait-il de faire partie des exceptions dans cet audiovisuel français où la diversité reste marginale ?
KG : De moins en moins marginale…La question de la diversité a été soulevée, il y a plus de 15 ans avec le rapport de Marie-France Malonga (sociologue des médias). Depuis, il y a eu énormément de changements. Les patrons de chaînes ont pris conscience de ce problème qui leur échappait sans doute. Il n’y avait pas de leur part la volonté de discriminer…Je ne vois pas le mal partout et mon regard se veut volontairement innocent… L’important, c’est qu’on en soit revenu. La situation a évolué, ça, c’est concret aujourd’hui. J’en suis la preuve.
Pour être honnête, je n’ai pas le sentiment que dans nos métiers, quelqu’un soit choisi sans raison. On est choisi pour ses compétences, son physique, son talent, parce que ça correspond aux exigences du moment ou pour des raisons marketing. Nul n’y échappe ! Ce serait naïf de penser le contraire. On peut aussi tout à fait être choisi parce qu’on représente l’évolution de la société, le signe d’une ouverture réelle.

VP : N’as-tu pas l’impression d’être un alibi pour M6 ?
KG : Quand bien même, où est le problème?  Moi, je suis une enfant de la diversité, même si je n’aime pas ce terme. Je suis l’héritière de ce débat qui a duré 15 ans. L’important, c’est que je sois là, que je puisse faire mon métier. M6 est un cas un peu différent dans le paysage audiovisuel français car  il y a toujours eu cet intérêt pour des animateurs non blancs, bien avant que le débat sur les dites minorités visibles. Claudy Siar, Charly Nestor, Vincent Mac Doom, Magloire, Aïda Touihri, signe d’une vraie modernité.

VP : Quelles ont été les rencontres déterminantes dans ta vie professionnelle ?
KG : Claudy Siar que j’ai rencontré en 1996 à Média Tropical dont il était le Directeur d’antenne et qui m’a pris sous son aile. Aujourd’hui, c’est mon grand frère.
Dominique Chapatte, Producteur et présentateur de l’émission turbo qui m’a gardé 12 mn en entretien d’embauche. Je l’ai intriguée, je crois, et une semaine après, il m’a intégrée dans son équipe. Il est à l’origine de mon parcours à M6.
Vincent Régnier, aujourd’hui Président de Cprod, qui était directeur délégué à l‘info de M6, et qui a détecté en moi un potentiel pour la présentation. Ce n’était pas mon objectif, j’étais une journaliste de terrain.  Il m’a surprise un jour en train d’éclater de rire dans la rédaction de Turbo et il a eu envie qu’on travaille ensemble. Il a toujours cru en moi.

VP : A-t-on déjà cherché à te nuire?
KG : Si ça s’est produit, je ne m’en suis pas rendu compte.
Tout au long de ta carrière, tu croises des personnes qui ne sont pas très bien dans leur propre vie et qui font chier tout le monde. Elles ont toujours leur utilité, malgré elles : elles aident à aller à l’essentiel. Je n’ai pas le temps de dépenser de l’énergie dans les conflits stériles.

VP : Es-tu superstitieuse ?
KG : J’essaye de l’être. J’aime bien cette idée d’accorder un pouvoir magique a un objet. Mais j’ai du mal à respecter cette discipline. Je vais parfois porter un bijou ou une veste qui m’est chère par superstition. Mais la fois d’après, je l’enlève par principe. Ca m’amuse en fait.

VP : Crois-tu en Dieu?
KG : Je crois au cosmos, à l’énergie, à l’univers, aux lois cosmiques, ce qui pour certains s’appelle Dieu, mais qui chez moi n’a pas de nom. De mon point de vue, la foi et je ne parle pas de la religion qui est une organisation collective, c’est quelque chose d’intime, de privé, une démarche spirituelle qui ne peut être qu’individuelle. C’est fait de révélations, de ressentis, d’évidences, de doutes. Ca peut se partager, mais pas se vivre à plusieurs milliards, de mon point de vue. Ca devient alors très extérieur, alors que ça ne peut être qu’intérieur. Mais j’ai beaucoup de respect pour ceux qui croient et qui font partie d’organisations religieuses…Parce que je crois que la vie est assez dure et que tout ce qui nous aide à vivre, à avoir de l’espoir, est bon.

VP : Y a-t-il  des religions qui te font peur ?
KG : Non, parce que  les religions respectent le cycle de leur évolution. Selon le moment où elles sont apparues. Elles suivent un courant, elles grandissent, elles passent par l’adolescence, elles sont fougueuses. Toutes les religions sont passées par le même stade et à un moment, elles atteignent l’âge adulte et ça se tasse. Au regard de l’histoire, c’est manquer de lucidité que de porter des jugements définitifs sur une religion.

VP : L’extrémisme dans les religions ne t’effraie pas?
KG : Tous les extrémismes font peur parce que les gens qui les portent ont peur, eux même, de ne pas être dans le vrai, sans l’avouer… Ils ont besoin d’avoir raison, puisque c’est ce qui donne un sens à leur vie.
C’est rassurant d’être nombreux à croire les mêmes choses, ça donne l’impression de faire « le bien ». Mais des millions de gens peuvent croire des conneries !

VP : Pourrais-tu tomber dans le piège d’une secte ?
KG : Je suis assez mystique mais pas très impressionnable, donc j’en doute. Je n’ai pas été baptisée quand j’étais bébé pour de multiples raisons. Mais j’ai été prise un jour d’une vraie crise mystique quand  je devais avoir 7 ou 8 ans, je vivais en Guyane. J’ai ressenti un besoin maladif d’être baptisée. J’avais un truc avec Marie, c’était ma  protectrice, ma mère. Je pouvais passer des heures, agenouillée devant Marie à l’église, j’étais habitée. J’ai tout fait : baptême, 1ère communion, renonce, confirmation et après c’était terminé. J’avais donné. Allez comprendre !

VP : Depuis, tu as pris beaucoup du recul par rapport à la religion?
KG : L’Histoire m’a beaucoup éloignée des religions notamment le fait qu’elles aient pu cautionner certains crimes contre l’humanité, la shoah, l’esclavage, la colonisation pour ne citer que ça.
Quand on s’intéresse aux religions, on se rend compte que les institutions ont imposé, à posteriori, des devoirs impossibles comme le célibat des prêtres. C’est l’incohérence d’être humain et de se voir esprit. Alors qu’on est incarné. On oublie la carne (la chair). Hors, le corps n’est pas, à l’origine, un objet de réflexion philosophique. Le célibat, ce n’est pas une décision à la base spirituelle. Il a été imposé pour des raisons économiques, afin d’éviter que les prêtres ne dilapident  le patrimoine de l’Eglise, via leurs héritiers. Et puis, je suis également stupéfaite de constater que l’extrême droite se revendique comme fondamentalement catholique, alors que les valeurs de cette religion ne sont pas compatibles.

VP : Y a t-il une personnalité politique qui te fascine ?
KG : Christiane Taubira! C’est quelqu’un qui m’a longtemps fascinée, moi qui ai grandi en Guyane, J’étais au collège et j’entendais cette femme, son verbe. J’ai trouvé son combat pour le mariage pour tous, très courageux. Ca m’a un peu agacée qu’on dise qu’elle s’était révélée avec ce projet de loi, elle a toujours été comme ça. C’est juste que personne ne s’intéressait à elle. Quand elle a défendu son projet de loi pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, elle avait la même verve, le même lyrisme. Forte, droite, c’est une femme «doubout ».

VP: Le mariage pour tous, c’est un progrès ?
KG : Oui, c’est plus qu’une avancée ! Je suis déjà effarée que le Pacs n’ait pas été plus abouti et qu’on n’ait pu proposer une  union civile équivalente, en terme de succession notamment, équivalente au mariage. Moi, j’ai grandi entourée d’homosexuels dès le collège, je voyais bien le tourment de mes camarades qui s’interrogeaient. Résultat, l’homosexualité n’est pas pour moi un sujet de débat. Les opposants au mariage pour tous parlent d’une société idéale avec des familles hétéro idéales, une description d’un monde que je ne connais pas. La réalité est à mes yeux bien différente.
Je suis pour l’adoption mais plus partagée sur la PMA, sur le droit de l’enfant plus globalement. Il faut peut-être respecter le choix de la nature quand 2 personnes homosexuelles ou hétérosexuelles ne peuvent pas avoir d’enfants. Ca ne me dérange pas qu’on accepte aussi ces limites-là.

VP: Si tu en avais le pouvoir, quelle loi promulguerais-tu ?
KG : C’est une drôle de question.  Je n’ai pas de projet politique.
Je pense que la France est un pays très compliqué à diriger ; On veut des changements mais pas de réformes. J’aimerais qu’un jour, un Président mette les gens face à leurs responsabilités. Si on ne touche à rien, comment fait-on  pour que ça change ?

VP : Quel ministère t’intéresserait ?
KG : Le ministère de l’intérieur !l’Intérieur ! J’aurais pu dire la Culture mais je ne suis pas sûre que ça me ferait marrer. L’Intérieur, pour la manière dont on gère l’ordre, la sécurité et donc le bien-être. Les années précédentes, on en avait fait quelque chose d’hostile. C’est contradictoire. L’intérieur, le mot est pourtant lourd de sens. Donc, dans mon ministère de l’Intérieur, ma priorité serait de veiller à garantir le bien-être des citoyens.


VP : As-tu déjà été tentée par une carrière politique ?
KG : Je me suis cherchée un temps mais rien de plus. Or ce qui m’agace en politique, me rendrait incompétente : le principe de mauvaise foi qui consiste à trouver nul tout ce qui a été fait par le parti adverse. C’est insupportable et ça décrédibilise les hommes politiques. On peut tout à fait ne pas être manichéen et apprécié ce qui a été fait par d’autres  ou ce qu’ils estiment comme nécessaire, même si on ne partage pas leur idéologie.

VP: As-tu déjà été démarchée par des politiques ?
KG : En quelque sorte! Jacques Chirac ! A l’époque, j’étais en terminale au Lycée de Petit-Bourg en Guadeloupe. Il était en pleine campagne présidentielle et il a demandé à rencontrer des jeunes dans le cadre d’un débat. Mon propos a dû l’interpeller puisqu’à la fin des échanges, il m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. J’avais répondu « Sciences Po », il m’a fait remettre sa carte en me disant que si j’avais besoin de son soutien, je pouvais compter sur lui. C’est marrant, j’aurais pu finir au RPR (Rire). Je ne l’ai pas appelé. J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises, très jeune en Guyane et à Paris aussi, plus tard, lors de la Garden party. … Un personnage attachant, que l’on soit de droite ou de gauche.

VP: Pour quelle cause pourrais-tu t’engager ?
KG : Si j’avais été américaine en 2008, j’aurais pu m’engager au parti démocrate par principe. Moi, j’ai pleuré le jour de l’élection de Barack Obama, j’étais américaine ce jour-là, j’ai parlé anglais pendant des jours…
Je suis engagée dans des associations de solidarité come celle de Jenny Hippocrate contre la drépanocytose, cette maladie qui touche en priorité les populations du sud. Je suis également marraine de « Sport ta vie, », association qui sélectionne des collégiens  et des lycéens pour faire des reportages sur les grandes manifestations sportives internationales.

VP: Pour qui ou pour quoi serais-tu prête à mourir ?
KG : Mes parents ! Je n’ai pas encore d’enfants.
Mourir pour une cause c’est souvent assez vain quand le collectif n’est pas prêt.
Il faut être dans le combat, dans l’action, donc vivant !


VP: Te revendiques-tu comme étant féministe ?
KP : Je crois tout de même qu’on le mène un peu chaque jour inconsciemment, sans avoir à se revendiquer féministe.
La question des salaires m’interpelle, par exemple. J’en ai fait l’expérience. Le monde de l’entreprise n’est pas encore adapté aux femmes car elles ne savent pas se faire valoir.
Quand un homme fait un truc top, on en entend parler pendant trois ans. Nous, les femmes, sommes plus discrètes. Nous devons apprendre à nous mettre en avant. Il y a des principes sexistes mais le combat, ce n’est pas tant contre les entreprises elles-mêmes qu’il faut le mener mais, c’est notre façon de fonctionner et de communiquer sur ce qu’on sait faire qu’il faut revoir.
Je me suis vue les larmes aux yeux ne pas avoir d’augmentation, sans savoir réagir, par exemple, alors que des hommes moins réguliers, mais meilleurs communicants en obtenaient. Aujourd’hui, je ne peux pas me plaindre. J’ai la chance d’être dans une boîte où on m’a poussée, où on m’a fait confiance. J’ai bénéficié de promotions que je n’avais même pas envisagées.

VP : Etre noire, ça signifie quoi pour toi ?
KG: Etre un mystère ! Un mystère parce c’est être l’Histoire.
C’est être de cette couleur qu’avaient les premiers hommes sur terre.
Je crois que j’ai compris que j’étais noire en Guadeloupe au lycée. J’ai compris la valeur que ça avait au regard des autres. Petite, j’ai grandi dans une cité HLM dans une banlieue mixte (noirs, arabes, blancs venus de toute l’Europe…). On était mélangé et la différence de couleur de peau n’avait pas de valeur, en Guyane non plus.
En Guadeloupe, on m’a renvoyé le fait que c’était mieux d’être plus claire. Les mecs étaient plus intéressés par les filles claires même plus moches.
Ca, ça n’existait pas dans mon monde. C’était nouveau pour moi et douloureux car j’ai compris qu’être foncée de peau avait une valeur…. négative. Ca m’a obligé à me plonger dans l’histoire des Antilles pour comprendre de quoi on était les héritiers. C’était très troublant…C’étaient les gens qui me ressemblaient le plus qui faisaient les différences les plus fortes… J’ai beaucoup appris.

VP: Avec un papa guadeloupéen, une maman martiniquaise, une adolescence passée en Guyane, comment définis-tu ton identité ?
KG : Je suis caribéeenne, absolument guadeloupéenne, absolument martiniquaise, absolument guyanaise, totalement ancrée dans la Caraïbe.
C’est mon histoire!
Je ne veux pas qu’on me demande de choisir. A chaque fois que je quitte cette région, je pars la gorge nouée, c’est quelque chose d’organique.
Pour autant, je suis allée aux Etats- Unis, en Slovaquie, au Maroc, au Brésil, Chine etc… Ca s’est toujours bien passé. Il n’y a pas un endroit où je ne me suis pas sentie chez moi.

VP : Que t’inspire cette citation de Nelson Mandela ?
« J’ai appris que le courage, ce n’est pas l’absence de peur mais la capacité de la vaincre »
KG : Avoir le courage de relever des défis qu’on pense perdus, c’est se transcender. C’est ce que Nelson Mandela a fait toute sa vie.

VP : Quelle est la citation que tu te répètes souvent ?
KG : « Si tu penses que tu vas y arriver, tu as raison, si tu penses que tu vas échouer, tu as raison », phrase de Henri Ford. En résumé, c’est sa propre conviction qui  détermine sa capacité à se réaliser. « Weather you  think you can or not either way you’re right »


Les 7 pêchés capitaux de Kareen Guiock

Gourmandise : Le sourire du sucré…Des macarons, un sucre à coco…
Luxure : La cigarette, mon vice !
Orgueil : je n’ai pas peur d’avoir tort. J’arrive à m’entendre avec mon orgueil pour qu’il ne me pourrisse pas la vie.
Avarice : j’ai un problème avec l’argent, mais c’est le contraire…Généreuse envers moi même et les autres. L’avarice, je trouve ça vulgaire.
Envie : j’ai envie des autres mais je n’envie personne.
Mes parents m’ont toujours dit : si tu veux le sac de cette personne,  prends sa  vie, prends ses problèmes, prends tout. ! Et  généralement, on ne veut pas tout prendre ! C’est le problème de l’envie. Il ne mesure pas la réalité.
Colère : j’ai du mal à me mettre en colère mais le mensonge, ça peut me rendre dingue.
Paresse : ça je connais bien ! Procrastinatrice !

Pour conclure cet entretien épicé, Kareen a choisi la cannelle et le gingembre, deux épices aphrodisiaques avec ce commentaire : « Au top de ma libido, c’est ça ?!».

Lu 6776 fois Dernière modification le jeudi, 28 février 2013 09:46

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Publié le: juin 14, 2018

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