mardi, 17 juin 2014 15:24

Jenny décroche la légion d'honneur

Écrit par Jenny Hippocrate Fixy
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Honorable assemblée, mesdames, mesdemoiselles, messieurs.
L’obtention de cette distinction qui  m’est décernée est due à l’initiative de Monsieur le ministre Victorin Lurel à qui j’adresse un salut déférent et respectueux, A lui, s’est substituée madame la ministre George Pau langevin  que j’ai sollicité pour être ma marraine, dans la mesure où elle a également été l’artisan de ce bonheur qui me comble en ce jour.

Ainsi, lorsque j’ai appris que j’étais récipiendaire des Insignes de Chevalier  de la légion d’honneur, mes pensées sont allées vers monsieur le député Alfred Almont,  qui m’a toujours prêté une oreille plus qu’attentive et qui, par la même occasion, m’a accordé un soutien inconditionnel et sans faille, dans la lutte que je mène depuis bon nombres d’années contre cette terrible maladie : la drépanocytose.
En faisant allusion à ce fléau, je tenais à faire le panégyrique de celui que beaucoup de détracteurs  ont appelé « DREPANOMAN en l’occurrence, mon grand ami M. Patrick KARAM ;  c’est grâce à lui,  que nous avons organisé le premier DREPACTION.
Ainsi,   je suis convaincue que l’attribution de cette décoration va m’inciter à m’investir davantage dans cette bataille ô combien difficile et éprouvante.
Je ferai injure à Mme la Garde des Sceaux Mme  Christiane TAUBIRA en oubliant de la saluer bien bas dans la mesure où elle n’a pas manqué de m’encourager à continuer ma lutte dans la défense de ceux qui sont atteints  de cette terrible maladie que je viens de mentionner.
Dans cette veine, je souhaiterai exprimer mes sincères remerciements à  tous les professeurs et médecins, chercheurs  qui se sont intéressés, de près ou de loin, à mon combat. Ce serait commettre un impair que d’oublier les bénévoles de l’APIPD, vous représentez une  fortune pour les malades drépanocytaires, mes matelots, vous avez fait de moi votre capitaine en sachant que le navire pouvait couler à n’importe quel moment. Vous m’avez fait confiance et je vous en remercie infiniment, mes amis, ceux qui sont restés pour essuyer mes larmes, qui ne m’ont pas toujours donné un mouchoir, mais qui ont pleuré  quelques fois avec moi.  Ceux qui sont perpétuellement  disponibles pour moi, les parrains,  marraines et ambassadeurs qui luttent sans relâche à mes côtés. 
En parlant de lutte, j’ai une pensée plus qu’émue pour mon fils TAYLOR qui m’a fait comprendre que j’étais une guerrière dont les armes qui combattent la maladie peuvent également apporter un réconfort à ceux des drépanocytaires qui sollicitent mon aide.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,  que dire d’autre, sinon je remercie Dieu en qui je puise ma force, ma nombreuse famille, mon père parti trop tôt, mais  en prenant soin de m’ordonner de ne jamais baisser les bras face aux obstacles, ma mère, elle aussi décédée depuis près de 2 ans, mon époux Alex qui n’a jamais reculé devant les difficultés, et Dieu sait comment il est difficile et je le reconnais d’être mon époux, mes enfants Samuel qui vit loin de moi aujourd’hui, la vie en a décidé ainsi,  Mandy qui m’est d’une aide inconditionnelle pour affronter toutes les adversités, et Taylor, ah, mon Taylor ! Que de nuits blanches et de journées noires, avons-nous passées  à lutter contre la mort ou simplement pour que tu restes  en vie, mes petites filles, Makeda et Asa. Je ne puis finir sans faire allusion à mes 10 frères et sœurs.
Mes élèves infirmiers, les sages-femmes, mes stagiaires, les différentes associations  avec lesquelles je collabore, les musiciens pour lesquels j’ai écrit des textes, les journalistes qui se sont fait l’écho de ma voix, ma solitude intérieure en qui je trouve une alliée particulière, mon alter ego, c’est-à-dire votre humble servante, ont une grande part de mérite dans l’attribution de cette décoration que je reçois aujourd’hui.
Je ne vous remercierai jamais assez !  Mais  permettez- moi de me présenter.
Je suis née à Sainte-Marie, en Martinique. J’occupe le 12è rang dans une fratrie de 14 enfants. Quand j’étais petite, je rêvais de devenir reine, mais je me disais aussi que mon prénom « Jenny», se terminant  par un « y », ne rimait pas avec ceux des reines dont on nous apprenait les noms à l’école. D’autre part, Les Misérables de Victor Hugo déclenchaient en moi une révolte indicible ; ainsi, dans ma tête, je me disais qu’un jour je devais venger « Cosette ».

Je ne supporte pas l’injustice, nous étions certes une famille nombreuse, mais nous mangions à notre faim. Mes parents, malgré cette ribambelle d’enfants, en avaient adopté d’autres parce que ceux-ci n’avaient pas de toit ou de quoi se nourrir. Ma mère avait une citation récurrente : la main qui donne, reçoit ; aussi nous avons grandis dans la religion et la foi, la prière faisait aussi partie de notre quotidien. Quant à mon père, lui, avait coutume de nous prendre souvent sur ses genoux pour nous chanter des chansons qu’il composait lui-même et qui parlaient toujours d’amour et de générosité. Il disait qu’on pouvait être riche sans avoir beaucoup d’argent, mais riche dans le cœur. Mon père était le plus généreux des hommes. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais mon père me disait souvent qu’il savait que je défendrais des causes et que, si jamais, un jour, lors de mes déplacements, il y avait un crash, que je devais sortir coûte que coûte  des débris de l’avion et  faire un bond le plus haut possible pour rebondir là où on aurait besoin de moi. J’étais très attentive à tout ce qu’il disait et, petit à petit, naissait en moi cette personne qui effectivement devait donner aux autres. Et dès qu’en ma présence quelqu’un était confronté à une injustice, je ripostais à sa place. Ce qui fait que, très tôt, les gens, surtout mes camarades, s’adressaient à moi pour les défendre. D’ailleurs on m’avait attribué ce surnom : Jenny, la fée.
Il me faut préciser que malgré toutes les tâches ménagères et le surcroît de travail dans les champs que nos parents nous imposaient, j’ai eu une enfance heureuse.
Notre maison était très petite, elle se limitait à une chambre pour les parents, une pour les filles et une pour les garçons. Aussi, une salle à manger ; la cuisine se trouvait à l’extérieur. Ce mode de vie avait son charme, même si nous devions aller chercher le bois pour faire cuire la nourriture. Il n’y avait pas d’eau courante et la source se trouvait à un kilomètre de notre domicile. Ce qui nous obligeait à porter l’eau dans un récipient sur la tête, très souvent sous un soleil ardent. Il nous incombait aussi de nourrir les cochons et les lapins, même rituel, parcourir les champs de bananes pour  les ramasser et donner à manger aux animaux, grimper aux arbres ! Surtout à l’arbre à pain pour récolter les fruits que nous devrions faire cuire et, puisque la maison était trop étroite, il a fallu, au fil du temps, l’agrandir et, de ce fait, charroyer, les matériaux sur la tête. Il n’y avait pas de route à l’époque. Nous faisions tout cela sans broncher, J’exécutais les tâches sans rechigner ou me plaindre sur mon sort car nous étions tous très liés et complices et aussi nous faisions ces besognes au rythme des jeux. Plus tard, j’ai même fait de la compétition  ainsi que de la course à pied. 
Je suis donc issue d’une famille modeste : ma mère était marchande de poissons et mon père coupeur de canne. Mes parents nous ont inculqué des valeurs qui sont devenues notre credo : « aimer »,  « donner », « aider ». Preuve s’il en est, j’ai été assistante sociale, puis psychologue.
A ce propos, je dois dire qu’aussi loin que je me souvienne, le principe de vie a toujours été mon seul et unique guide. Il a déterminé mes voyages aux quatre coins du monde, au cœur souffrant des cinq continents : des mouroirs de l'Afrique où j'ai fermé les yeux d'un petit être malade, mort dans mes bras, aux colloques de l’Europe où j'interpelle sans relâche les décideurs de tous bords pour qu'ils daignent enfin s'associer à la lutte contre la discrimination engendrée par la drépanocytose.
Aujourd’hui, la République m'a rendu un hommage officiel fort, en me faisant chevalier de la légion d’honneur. Au-delà du symbole lié à toute forme de reconnaissance officielle, cette distinction tient davantage du sésame, elle doit et va permettre d'ouvrir d'autres portes et d'espérer un surcroit d'intérêt et d'espoir pour les malades.
Merci à vous, merci du fond du cœur merci Madame la ministre. Je vous aime toutes et tous.

Lu 4488 fois Dernière modification le mercredi, 18 février 2015 21:32

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