Grand entretien · Société / Institutions

Anticorruption aux Antilles : « Il n’y a pas de fatalité »

À l’occasion de la mission de l’AFA et du Parquet national financier en Guadeloupe et en Martinique, Isabelle Jégouzo répond aux douze questions d’Outremer le Mag.

Outremer le Mag   |   Octobre 2026   |   Entretien exclusif

La Guadeloupe et la Martinique ont récemment accueilli l’Agence française anticorruption (AFA) et le Parquet national financier (PNF). Cette mission, menée en octobre 2026, a placé la prévention des atteintes à la probité au cœur du débat public. Marchés, conflits d’intérêts, institutions, entreprises et lanceurs d’alerte : derrière les statistiques se pose la question de la confiance et de l’avenir économique de nos territoires.

Outremer le Mag s’est entretenu longuement avec Isabelle Jégouzo, directrice de l’AFA. Voici l’intégralité de ce grand échange, en douze questions.

12questions sur la probité et les territoires
×4Ordre de grandeur évoqué pour la Guadeloupe, comparée à la moyenne nationale
2025–2029Horizon du plan national anticorruption
Question 01 / 12

Comprendre les chiffres

Madame la Directrice, les dernières statistiques font apparaître des taux d'atteintes à la probité enregistrées plus élevés dans les Outre-mer qu'en France hexagonale. Comment expliquez-vous ces écarts ? S'agit-il d'une corruption plus présente, d'une meilleure détection ou d'autres facteurs ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

La corruption étant un phénomène caché, il est difficile de savoir si un nombre important d’affaires traduit une meilleure détection ou l’existence d’un phénomène plus important.

Toutefois, les chiffres de perception de la corruption en Guadeloupe (cf. étude EQI Göteborg portant sur l’interrogation de 400 guadeloupéens et guadeloupéennes concernant leur perception et leur expérience vécue de la corruption) tendent à montrer que la corruption est mise en évidence en Guadeloupe tant par les chiffres police/gendarmerie/justice (avec une occurrence 4 fois supérieur à la moyenne nationale) et par la perception des citoyens.

Question 02 / 12

Les spécificités ultramarines

Les territoires ultramarins présentent des réalités économiques, sociales et institutionnelles particulières. Votre Agence a-t-elle identifié des facteurs de vulnérabilité spécifiques qui pourraient favoriser les conflits d'intérêts, le favoritisme ou d'autres atteintes à la probité ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Il est très clair lorsqu’on regarde la carte de la prévalence de la corruption en France que l’insularité est une vulnérabilité en matière de probité au sens où elle tend à créer des réseaux de connaissance probablement plus étroits qu’ailleurs. Mais je l’ai dit et répété au cours de mes interventions ici : ce n’est pas une fatalité ni une excuse ! Il existe des moyens de séparer ses activités privées de ses activités publiques : le déport.

Question 03 / 12

Le poids de la commande publique

Dans nos territoires, la commande publique joue un rôle essentiel dans l'activité économique. Cette forte dépendance aux décisions des collectivités constitue-t-elle un risque supplémentaire de dérives ? Comment mieux encadrer les procédures d'attribution des marchés publics ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Là encore il n’y a pas de fatalité. Choisir la meilleure entreprise c’est non seulement assurer le meilleur service aux citoyens au meilleur prix mais c’est aussi stimuler l’économie locale. Au contraire, choisir une entreprise parce qu’on la connait c’est faire le choix de la médiocrité. L’AFA, conjointement avec la direction des achats de l’Etat, a produit un guide de l’achat public qui permet d’identifier très concrètement des bonnes pratiques visant à organiser une commande publique probe et efficace.

Hémicycle du conseil régional de Guadeloupe — photo d’illustration · Crédit : Région Guadeloupe. Image distincte de la mission AFA–PNF.
Question 04 / 12

La proximité entre élus et acteurs économiques

Dans des territoires insulaires où les réseaux professionnels, familiaux et politiques se croisent fréquemment, comment distinguer une proximité légitime d'une situation de conflit d'intérêts ? Les règles actuelles sont-elles suffisamment adaptées aux réalités locales ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Encore une fois, il n’y pas de fatalité. Les règles de déport, la transparence de la décision doivent être des réflexes. Je donne souvent ce conseil que je m’applique régulièrement à moi-même : « serais je à l’aise si le grand public était au courant de cette décision ? ». Si la réponse est oui, souvent on peut être assez confiant. Par ailleurs, la loi prévoit que tout agent ou élu puisse consulter un référent déontologue qui lui apporte un conseil précis et confidentiel. Mobilisons les outils existants afin de diffuser progressivement une culture de la probité. Je le dis partout en France et je le dis ici aussi en Guadeloupe.

« Ce n’est pas une fatalité ni une excuse. »Isabelle Jégouzo
Question 05 / 12

Les conséquences pour les citoyens

Derrière les chiffres de la corruption se trouvent parfois des équipements publics retardés, des investissements contestés ou des services défaillants. Comment mesurer les conséquences économiques et sociales des atteintes à la probité sur la vie quotidienne des populations ultramarines ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

La corruption étant un phénomène caché, il est évidemment difficile de chiffrer son coût pour la collectivité. Des chiffres existent toutefois 1000 Mds d’euros pour l’Europe, 120Mds pour la France. Au-delà des chiffres, Pascal Prache évoquait le cas du Syndicat intercommunal d'eau et d'assainissement de Mayotte (SIEAM) qui est un cas évident dans lequel la corruption nuit très directement au service à la population, ici en matière d’eau et d’assainissement.

Question 06 / 12

Les responsabilités des collectivités

Les collectivités territoriales disposent de budgets importants et interviennent dans des domaines essentiels tels que l'eau, les déchets, les transports ou les infrastructures. Quels sont les principaux manquements que votre Agence constate dans leurs dispositifs de prévention ? Et quelles mesures devraient être prioritaires ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Une partie importante des missions et des effectifs de l’Agence française anticorruption les collectivités territoriales. L’objectif des contrôles de l’AFA n’est pas de détecter la corruption, nous ne sommes pas un service d’enquête judiciaire, mais d’encourager les collectivités à mettre en place des dispositifs anticorruption robustes. Classiquement les messages que l’AFA porte, ici en Guadeloupe mais sur tout le territoire national, sont :

- engagement du/ de la maire et du / de la DGS : tout part de là : l’exemplarité, la communication active et claire sur l’importance du respect des règles et le prononcé de sanctions disciplinaires quand des écarts sont détectés ; - évaluation des risques majeurs à traiter notamment en matière de RH, de marchés, de subventions ; - un code de conduite clair pour les élus et les agents qui disent quoi faire quand, notamment en termes de conflits d’intérêts et de cadeaux et invitations ; - et la formation de tous : c’est la raison pour laquelle j’ai d’ailleurs souhaité que nous venions !

Siège du conseil régional, à Basse-Terre — photo d’illustration · Crédit : Région Guadeloupe. Image distincte de la mission AFA–PNF.
Question 07 / 12

Les moyens de contrôle de l'afa

Votre Agence a engagé 18 nouveaux contrôles d'acteurs publics en 2025. Disposez-vous aujourd'hui des moyens humains, financiers et juridiques suffisants pour exercer pleinement vos missions, notamment dans les territoires ultramarins ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Le rôle de l’AFA n’est pas de contrôler toutes les collectivités mais de promouvoir une culture de l’intégrité par tous les moyens. C’est pourquoi nous développons beaucoup d’outils, de guides sur notre site, notamment avec l’association des maires de France. Je voudrais ici mettre en lumière Probicités qui est un petit outil d’autoévaluation pour les collectivités qui permet en 15min à un DGS d’évaluer le degré de maturité anticorruption de sa collectivité.

Globalement le contexte budgétaire nous oblige collectivement à travailler à moyens constants.

Question 08 / 12

Les lanceurs d'alerte et la peur des représailles

Dans des territoires où tout le monde ou presque se connaît, dénoncer une irrégularité peut exposer à des pressions professionnelles, économiques ou sociales. Comment garantir une protection effective aux lanceurs d'alerte et encourager une véritable culture du signalement ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

C’est une vraie question et le législateur européen l’a identifié puisqu’il a modifié les textes encadrant l’alerte et la protection accordée à ceux qui ont le courage de signaler. La transposition en droit français (loi du 21 mars 2022 dite loi Wasermann) a eu pour objectif de protéger les lanceurs d’alertes contre tout type de représailles (licenciement, sanctions…). Le défenseur des droits est chargé de s’assurer de cette protection. Je voudrais insister sur le fait que « signaler c’est protéger » : c’est se protéger soi-même, c’est protéger ses collègues et c’est aussi protéger son institution.

Question 09 / 12

Le rôle des entreprises privées

La corruption n'implique pas uniquement les responsables publics. Les entreprises peuvent aussi être exposées à des sollicitations ou à des pratiques irrégulières. Comment accompagner les PME ultramarines pour qu'elles puissent accéder aux marchés publics dans des conditions de transparence et d'égalité de traitement ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Les entreprises sont régulièrement approchées par des collectivités pour « aider ». C’est vrai en Guadeloupe peut être plus qu’ailleurs, notamment au regard de l’insularité qui concentre les acteurs. Dans ce cadre, je souhaite rappeler qu’il n’y a pas de fatalité et qu’accepter de se prêter au jeu revient à long terme à détruire le jeu de la saine concurrence et donc l’économie. Un territoire dans lequel ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent les marchés publics est un territoire dont la croissance, dont l’économie est entravée. Il existe des canaux d’alerte, auprès de l’Agence française anticorruption, de la Préfecture, de la Chambre régionale des comptes, il existe la possibilité de former des référés précontractuels. Je recommande vivement aux entrepreneurs de s’emparer de ces dispositifs pour signaler les marchés sur lesquels ils observent des faits susceptibles de relever de la corruption. Laisser prospérer la corruption c’est porter atteinte directement à l’économie.

Palais de justice de Basse-Terre — photographie d’illustration. Source : La Nuit du Droit (droits de réutilisation à vérifier).
« Signaler, c’est protéger. »Isabelle Jégouzo
Question 10 / 12

Le risque de banalisation

À force de voir certaines affaires défrayer la chronique, le risque existe-t-il que les citoyens finissent par considérer la corruption comme une fatalité ? Comment restaurer la confiance dans les institutions et faire évoluer durablement les comportements ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

J’ai eu l’occasion de dire qu’il y avait 4 fois plus d’affaires en Guadeloupe qu’en France métropolitaine. Est-ce que ça veut dire que tous les élus et agents publics sont corrompus ? Pas du tout ! Banaliser la corruption c’est à la fois valider des stéréotypes mais c’est aussi s’empêcher d’avancer : il faut valoriser les nombreux maires, services qui travaillent tous les jours de manière parfaitement probe et honnête. Il s’agit d’une responsabilité collective : quand un citoyen vient demander à son maire l’embauche de son fils, de sa fille au sein de la mairie, il doit savoir qu’il met sous pression son maire et qu’il le pousse à faire un acte qu’il viendra ensuite reprocher de manière générale aux élus du territoire. Il n’y a pas de fatalité : mettons en place des procédures de recrutement, de marchés publics, de subventions transparentes et solides et tenons nous y . Cela améliorera la qualité du service public rendu et permettra d’aider l’économie guadeloupéenne. Il s’agit d’une responsabilité collective.

Grand Port maritime de Guadeloupe, terminal de Jarry, vue aérienne
Grand Port maritime de Guadeloupe — terminal de Jarry. Photo d’illustration : Grand Port maritime de Guadeloupe (droits de réutilisation à vérifier).
Question 11 / 12

Des mesures spécifiques pour les outre-mer ?

Le plan national de lutte contre la corruption 2025-2029 prévoit 36 mesures. Au regard des particularités et des chiffres enregistrés dans les territoires ultramarins, envisagez-vous des actions spécifiques de prévention, de formation ou de contrôle ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Ma présence ici, accompagnée de mes deux sous directeurs et du Parquet national financier, montre l’attention particulière que je porte sur les territoires ultramarins et au besoin de formation générale sur ce sujet. Je suis intervenu en Guadeloupe tant auprès des agents de l’Etat, du port, de l’aéroport, des entreprises et des collectivités territoriales. Au-delà de ce déplacement, je poursuivrai cet engagement en continuant de diligenter des contrôles mais aussi des missions d’appui et de formation à destination de l’ensemble des acteurs guadeloupéens. Il faut collectivement etre conscient que la probité dans un  territoire est un facteur d’attractivité economique. Aucune entreprise ne veut investir dans un territoire où la corruption ne permet pas une concurrence loyale

Terminal de l’aéroport Guadeloupe Maryse Condé
Aéroport Guadeloupe Maryse Condé, aux Abymes. Photo d’illustration : Air Caraïbes (droits de réutilisation à vérifier).
Question 12 / 12

Une question d'avenir et de responsabilité collective

Pour conclure, Madame la Directrice, si vous aviez trois priorités à fixer pour faire reculer les atteintes à la probité dans les Outre-mer, quelles seraient-elles ? Et quel message souhaiteriez-vous adresser aux élus, aux acteurs économiques et aux citoyens de nos territoires ?

Isabelle Jégouzo — Directrice de l’AFA

Je recommande :

1/ de se former collectivement sur ce sujet. L’AFA met de nombreuses ressources en ligne sur son site et mes équipes sont mobilisées pour répondre tant à des alertes qu’à des questions sur ce phénomène.

2/ de signaler les situations. Le silence, l’acceptation du phénomène qui peut être vu comme banal ne peut pas permettre d’avancer. Pour avancer il faut regarder les choses en face et dire non. Non, nous ne voulons pas que ces pratiques prospèrent chez nous.

3/ que les dirigeants (chefs d’entreprises, élus, directeurs) fassent de leur exemplarité un emblème qu’ils revendiquent fièrement. Il est possible de faire des affaires de manière probe en Guadeloupe, portons collectivement ce message.

« La probité est un facteur d’attractivité économique »

Former, prévenir, signaler, se déporter lorsque cela est nécessaire et faire respecter des procédures transparentes : l’entretien rappelle que la probité n’est pas seulement une exigence administrative. Elle conditionne aussi la confiance des citoyens, la qualité du service public et la concurrence loyale entre les entreprises.

Aux Antilles, conclut la directrice de l’AFA, élus, agents, entreprises et citoyens ont tous un rôle à jouer pour faire reculer les atteintes à la probité.

Note éditoriale : les photographies présentées sont des illustrations et non des images du déplacement AFA–PNF. Crédits et droits de reproduction à confirmer auprès des ayants droit avant publication. Les visuels sont chargés depuis leurs sites sources ; une connexion Internet est nécessaire. Les réponses reprennent l’entretien transmis à la rédaction.