
7 septembre 2026
Martinique en panne,
Guadeloupe en chantier
Deux îles, deux modèles, une même urgence : remettre l’usager au centre.
Alors que la Martinique traverse une nouvelle crise de ses transports collectifs, la Guadeloupe vient d’engager un nouveau cycle pour son réseau routier interurbain. Le 4 septembre, le Conseil régional a validé à l’unanimité un schéma assorti de 83 millions d’euros de contribution régionale sur huit ans. Croiser les deux situations permet de dépasser la recherche d’un modèle miracle : l’enjeu est de construire un système finançable, pilotable et réellement utile au quotidien.
Quand l’autorité unique ne suffit plus
Depuis le 1er septembre, les réseaux du Nord et du Centre ont connu des arrêts massifs, tandis que SudLib a annoncé la suspension de ses lignes à compter du 7 septembre. Les reportages de Martinique La 1ère et de RCI décrivent la même réalité : des usagers qui marchent, improvisent des solutions et subissent un service devenu incertain.
Une panne financière, contractuelle et opérationnelle
Martinique Transport est l’autorité organisatrice unique des mobilités de l’île. Cette centralisation devait apporter cohérence et lisibilité. Mais la crise actuelle montre qu’un pilotage unique ne protège pas, à lui seul, contre un déséquilibre économique. Le 4 septembre, la CTM et les EPCI ont reconnu un écart considérable entre dépenses et recettes. Des prestations doivent être renégociées, des financements recherchés et un service minimum garanti.
La tribune de Catherine Conconne : sortir de la chasse au coupable
La sénatrice part d’un constat sévère mais refuse le procès permanent. Elle rappelle l’ampleur du chantier engagé, les extensions de desserte, les centres techniques, les arrêts, les indemnisations et les tarifs accessibles. Puis elle pose la question centrale : n’a-t-on pas parfois voulu satisfaire toutes les demandes sans mesurer assez tôt le coût durable du système ? Son texte renvoie la CTM, les EPCI, les syndicats, les opérateurs et les élus à une responsabilité collective. Son message rejoint le diagnostic financier : l’ambition n’a de sens que si elle reste soutenable.
Notre transport public est notre affaire, notre propre affaire.
Catherine Conconne — tribune du 4 septembre 2026
83 M€ pour changer de braquet
Le contraste est saisissant. Le vendredi 4 septembre, au moment même où la crise martiniquaise mobilisait élus et transporteurs, le Conseil régional de Guadeloupe validait à l’unanimité un nouveau schéma de transport routier de passagers. La contribution régionale annoncée atteint 83 millions d’euros sur huit ans, pour un programme qui pourrait approcher 120 millions d’euros.
Un réseau interurbain sécurisé, mais pas encore un réseau unique
Les quatre grands secteurs annoncés couvrent Basse-Terre–Pointe-à-Pitre, la Grande-Terre, le Nord Basse-Terre et la Côte-sous-le-Vent. L’enjeu est désormais de traduire les contrats en fréquence, ponctualité, véhicules disponibles et information voyageurs. Mais la Guadeloupe conserve une différence majeure avec la Martinique : la Région pilote l’interurbain, tandis que les réseaux urbains relèvent des intercommunalités.
C’est donc sur l’intermodalité que se jouera une grande partie de la réussite : correspondances lisibles, horaires coordonnés, information commune et, à terme, un moyen de paiement utilisable d’un réseau à l’autre. Pour l’usager, la frontière entre autorités organisatrices ne devrait jamais devenir une frontière de mobilité.
Le vrai enseignement : aucun schéma institutionnel n’est magique
La Martinique dispose d’un pilote unique mais voit son modèle économique se fissurer. La Guadeloupe engage des moyens importants tout en restant confrontée à plusieurs autorités et plusieurs réseaux. Le bon système n’est donc pas seulement une question de gouvernance. Il doit aligner quatre éléments : le service promis, son coût réel, son financement et sa capacité d’exécution.
Deux modèles à l’épreuve du réel
La comparaison ne doit pas servir à distribuer les bons et les mauvais points. Elle permet au contraire d’identifier ce que chaque territoire peut apprendre de l’autre.
Martinique
Atout : une autorité organisatrice unique, donc un cadre institutionnel plus lisible.
Fragilité : un modèle économique qui peut se déséquilibrer très vite lorsque le niveau de service n’est plus aligné avec les ressources.
Leçon : l’unification de la gouvernance ne dispense ni d’un budget soutenable ni de contrats sécurisés.
Guadeloupe
Atout : une programmation pluriannuelle renforcée et des concessions conçues pour sécuriser l’exploitation.
Fragilité : plusieurs réseaux et autorités, avec un risque de parcours morcelés pour l’usager.
Leçon : la réussite dépendra de l’intermodalité, de la billettique et de l’information voyageurs communes.
Ce que la Martinique peut regarder du côté guadeloupéen
La sécurisation pluriannuelle des contrats et des contributions publiques, un périmètre de service précisément défini, des obligations mesurables et un contrôle régulier des exploitants.
Ce que la Guadeloupe doit retenir de l’alerte martiniquaise
Une offre peut devenir trop coûteuse si les kilomètres, amplitudes et extensions ne sont pas ajustés aux ressources. L’intermodalité ne doit pas non plus se résumer à un slogan : elle suppose des systèmes compatibles, un pilotage des correspondances et une information fiable.
Cinq conditions pour sortir de l’impasse
Établir un “budget vérité”
Avant toute nouvelle ligne ou extension d’amplitude, publier son coût annuel complet, ses recettes attendues et le financement garanti sur plusieurs années.
Sécuriser le paiement des opérateurs
Prévoir un mécanisme de trésorerie et de continuité afin qu’un retard de paiement ne transforme pas immédiatement un problème budgétaire en arrêt de service.
Construire l’intermodalité pour de vrai
Billet ou support commun, information voyageurs partagée, correspondances coordonnées et pôles d’échanges pensés à partir des déplacements réels.
Publier les résultats
Ponctualité, kilomètres réellement parcourus, lignes supprimées, fréquentation, recettes, disponibilité du parc et délais de paiement : un tableau de bord trimestriel doit devenir la norme.
Partir des usages, pas des promesses
Le meilleur réseau n’est pas celui qui affiche le plus de lignes. C’est celui qui conduit les habitants là où ils doivent aller, aux heures où ils en ont besoin.
« À 6 h 30 demain matin, lorsque l’usager arrivera à son arrêt, le bus sera-t-il là ? »
Sources principales
- Martinique La 1ère — « Transport : une nouvelle journée de galère », septembre 2026
- RCI Martinique — « Je n’ai pas de date de reprise : les bus du Nord et du Centre à l’arrêt jusqu’à nouvel ordre », septembre 2026
- RCI Martinique — « Les EPCI et la CTM réunis pour statuer sur l’avenir des transports en commun en Martinique », 4 septembre 2026
- RCI Guadeloupe — « La Région injecte 83 millions d’euros pour le transport routier de passagers », 4 septembre 2026
- Catherine Conconne — Tribune « Transports publics : retrouver la voie de la raison », 4 septembre 2026 — document transmis à la rédaction.