Des tonnes saisies en haute mer, des routes mondiales qui passent à quelques centaines de kilomètres de nos îles et, désormais, des frappes militaires américaines contre des embarcations présentées comme liées au narcotrafic. U.S. Coast Guard — interception au sud-ouest des Îles Vierges américaines, 2 février 2025 35,7 t de stupéfiants interceptés par les Forces armées aux Antilles en 2025 28,3 t interceptées en zone Antilles en 2024 ≈ 11 t interceptées en 2023 > 9 t sur une seule saisie au large de la Martinique en janvier 2025 La beauté de la mer des Caraïbes masque une autre géographie : celle des routes mondiales de la cocaïne. Entre l’Amérique du Sud, l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Afrique, les Antilles se trouvent sur un carrefour stratégique. Les chiffres des dernières années montrent une accélération spectaculaire.

11 tonnes. 28,3 tonnes. 35,7 tonnes.

En janvier 2025, le patrouilleur français La Confiance intercepte en haute mer un navire de commerce au large de la Martinique. La fouille révèle 250 ballots : plus de neuf tonnes de stupéfiants, dont un échantillon réagit positivement à la cocaïne. La cargaison et les personnes interpellées sont ramenées à Fort-de-France. Cette opération, déjà spectaculaire, n’est pourtant qu’un morceau d’un bilan annuel hors norme. Les Forces armées aux Antilles indiquent avoir intercepté 35,7 tonnes de stupéfiants en 2025 lors de dix opérations en mer, contre 28,3 tonnes en 2024 et environ 11 tonnes en 2023. En deux ans, le volume intercepté dans la zone Antilles a plus que triplé. Ces chiffres ne mesurent évidemment que ce qui est saisi. Ils ne disent rien de ce qui traverse la zone sans être détecté. Cargaison issue de six interceptions dans les eaux internationales de la Caraïbe, débarquée à Miami en mars 2025. Photo : U.S. Coast Guard / Petty Officer 3rd Class Nicholas Strasburg.

Les Antilles au croisement de deux autoroutes de la cocaïne

Le ministère français des Armées décrit deux grands axes maritimes traversant la zone. Le premier relie l’Amérique du Sud à l’Afrique et à l’Europe. Le second remonte vers l’Amérique du Nord en passant par les Caraïbes et l’Amérique latine. Les zones de production et d’exportation se trouvent à proximité immédiate de l’arc antillais. Cargos, voiliers, navires de pêche et autres vecteurs servent au transport transatlantique. Les réseaux utilisent également les routes maritimes régionales vers les marchés nord-américains. La géographie qui fait la beauté de nos îles fait aussi leur vulnérabilité : immensité maritime, multitude d’îles, milliers de bateaux en circulation, proximité du continent sud-américain. Dans cette masse de trafic légal, quelques embarcations peuvent transporter une marchandise valant des dizaines, voire des centaines de millions d’euros. Ballots retrouvés à bord d’un go-fast après une interception à environ 35 miles nautiques au sud-ouest des Îles Vierges américaines, février 2025. Photo : U.S. Coast Guard.

La cocaïne ne fait pas que passer

Réduire la Martinique et la Guadeloupe à de simples points de transit serait trop confortable. Lorsqu’un trafic de cette ampleur traverse durablement une région, il génère une économie parallèle, du blanchiment, des recrutements, des rivalités et une demande d’armes. Il serait abusif d’attribuer mécaniquement chaque homicide antillais au narcotrafic. Mais il serait tout aussi irréaliste de considérer la montée de la violence armée et l’explosion des flux de stupéfiants comme deux phénomènes totalement indépendants. À mesure que les volumes et les profits augmentent, le narcotrafic devient un enjeu de sécurité intérieure, de coopération régionale, de renseignement, de justice et désormais de stratégie militaire.

Les États-Unis frappent désormais des embarcations en mer

Depuis 2025, Washington a franchi une étape inédite. L’armée américaine ne se contente plus d’intercepter certains bateaux : elle mène des frappes létales contre des embarcations que les autorités américaines présentent comme impliquées dans le narcotrafic. Le 25 août 2026, le U.S. Southern Command a annoncé une frappe contre un go-fast circulant sur une route connue du narcotrafic dans la mer des Caraïbes. Selon SOUTHCOM, le renseignement confirmait son implication dans le trafic. Quatre personnes ont été tuées. Associated Press indiquait quelques jours plus tard que cette campagne avait atteint 68 frappes et au moins 227 morts depuis son lancement. Ces opérations suscitent des critiques juridiques et politiques, notamment parce que les preuves détaillées établissant la présence de drogue à bord ne sont pas toujours rendues publiques. Vidéo officielle de la frappe du 25 août 2026 Voir SOUTHCOM La mutation est importante. La Caraïbe n’est plus seulement le théâtre d’opérations policières ou douanières. Elle devient aussi un espace où se croisent stratégies navales, renseignement multinational, coopérations militaires et controverses sur l’usage de la force.

Une bataille qui concerne directement nos territoires

La Marine nationale a récemment employé une expression saisissante : « tsunami blanc ». Elle résume le sentiment d’une pression continue de la cocaïne sur les routes maritimes. Pour la Martinique et la Guadeloupe, l’enjeu dépasse la quantité de drogue retirée du marché. Il s’agit d’empêcher que les flux criminels ne transforment durablement les économies locales, les rapports sociaux, la circulation des armes et les perspectives offertes à une partie de la jeunesse. Nous ne pouvons pas déplacer nos îles. Elles resteront sur cette route. La véritable question est donc de savoir si nos États et nos sociétés seront capables de renforcer assez vite le bouclier autour d’elles.

Une mer, deux visages

Paradis touristique à la surface, autoroute mondiale de la cocaïne sous les radars : la Caraïbe est devenue un front stratégique.

Sources principales

  • Ministère des Armées, Marine nationale, saisie de plus de 9 tonnes au large de la Martinique, 27 janvier 2025 : defense.gouv.fr
  • Forces armées aux Antilles / Cols Bleus, bilan 2024-2025 et stratégie du « bouclier » : colsbleus.defense.gouv.fr
  • RCI, bilan 2025 : 35,7 tonnes de stupéfiants saisies par les Forces armées aux Antilles : rci.fm
  • U.S. Coast Guard, six interceptions en mer des Caraïbes et 12 470 livres de cocaïne débarquées à Miami, 6 mars 2025 : uscg.mil
  • U.S. Southern Command, frappe du 25 août 2026 : southcom.mil
  • Associated Press, bilan de la campagne américaine de frappes maritimes, août 2026 : apnews.com

Crédits visuels : photographies de l’U.S. Coast Guard / U.S. Department of Defense. Les légendes précisent l’opération réellement représentée afin de ne pas les présenter comme des saisies françaises.