BTP en Guadeloupe : quand le bâtiment ne va plus, c’est toute l’économie qui vacille
Pilier de l’économie guadeloupéenne, le secteur du BTP traverse une période critique. Retards de paiement, ralentissement des chantiers, prix des matériaux, manque de visibilité sur la commande publique… José Gaddarkhan, président de la FRBTP, tire la sonnette d’alarme.

Nous connaissons tous l’adage : « Quand le bâtiment va, tout va. » Mais son envers est tout aussi vrai. Quand le bâtiment ne va plus, c’est souvent toute l’économie qui commence à se gripper.
En Guadeloupe, le BTP est bien davantage qu’un secteur d’activité parmi d’autres. Il fait travailler des entreprises de toutes tailles, des artisans, des transporteurs, des fournisseurs, des bureaux d’études, des architectes et des sous-traitants. Il forme des apprentis, emploie des ouvriers, des techniciens et des cadres. Il construit nos logements, nos routes, nos écoles, nos hôpitaux et nos équipements publics.
Lorsque cette machine ralentit, les conséquences se diffusent rapidement dans toute l’économie. Derrière les chiffres, une réalité s’impose : des entreprises peuvent avoir du travail, des salariés, des marchés signés… et pourtant manquer de trésorerie au point de ne plus pouvoir fonctionner normalement.
La Guadeloupe n’est pas bloquée. Mais elle est sous tension. Et lorsque le BTP tousse, l’expérience nous enseigne qu’il faut écouter attentivement. OUTREMER le mag a choisi de donner longuement la parole à José Gaddarkhan, président de la FRBTP Guadeloupe.

Un ordre de grandeur qui dit l’ampleur de la tension de trésorerie dans la filière du BTP guadeloupéen.
Le BTP guadeloupéen traverse depuis plusieurs mois une période particulièrement difficile. Comment décririez-vous aujourd’hui l’état réel du secteur : sommes-nous face à un ralentissement conjoncturel ou à une crise plus profonde ?
José Gaddarkhan — Notre secteur du BTP ne traverse pas un simple ralentissement conjoncturel. Nous faisons face à une crise plus profonde, qui résulte de plusieurs facteurs cumulés : la baisse de l’activité, l’insuffisance de la commande publique, l’augmentation des coûts des matériaux et de l’énergie, les contraintes liées à l’insularité, ainsi que les retards de paiement. Cette situation est particulièrement préoccupante parce qu’elle fragilise des entreprises qui disposent parfois d’un réel savoir-faire, d’équipes compétentes et de carnets de commandes, mais qui ne disposent plus de la trésorerie nécessaire pour fonctionner normalement. Le risque est celui d’une dégradation progressive du tissu économique : défaillances d’entreprises, destruction d’emplois, perte de compétences et affaiblissement de notre capacité collective à construire et à entretenir les équipements indispensables à la Guadeloupe. Nous devons donc considérer cette crise comme une alerte économique et sociale majeure. Le BTP n’est pas un secteur parmi d’autres : il irrigue de nombreuses activités, de l’industrie aux services, en passant par le transport, le commerce et la formation.
Les retards de paiement des donneurs d’ordre publics sont régulièrement désignés comme l’une des principales causes des difficultés de trésorerie. Quelles conséquences ont-ils aujourd’hui sur les entreprises, l’emploi et la capacité à poursuivre les chantiers ?
José Gaddarkhan — Les retards de paiement ont des conséquences immédiates et parfois dramatiques. Une entreprise doit continuer à payer ses salariés, ses fournisseurs, ses sous-traitants, ses assurances, ses charges sociales et ses échéances bancaires, même lorsque les situations de travaux ou les factures ne sont pas réglées dans les délais. Pour une petite entreprise, quelques semaines de retard peuvent déjà créer une tension importante. Lorsque ces retards se prolongent pendant plusieurs mois, l’entreprise doit utiliser ses réserves, augmenter son découvert bancaire ou retarder elle-même le paiement de ses fournisseurs. Le problème se diffuse alors à toute la chaîne de production. Les conséquences sont multiples : impossibilité de financer correctement les chantiers en cours, reports ou ralentissements de travaux, difficultés à payer les salariés, sous-traitants, fournisseurs, cotisations sociales et charges fiscales, recours accru au crédit de trésorerie lorsqu’il est accordé, obligation parfois de nantir des biens professionnels — voire personnels —, renoncement à investir ou à recruter et, dans les situations les plus graves, procédures collectives et disparition d’entreprises pourtant viables. Il faut rappeler qu’un délai de paiement excessif constitue, dans les faits, une forme de financement imposé par le donneur d’ordre à l’entreprise. Or les entreprises du BTP n’ont pas vocation à financer durablement les politiques publiques.
Une entreprise peut avoir des carnets de commandes remplis et pourtant se retrouver en grande difficulté faute d’être payée suffisamment rapidement. Assistez-vous aujourd’hui en Guadeloupe à ce paradoxe ?

José Gaddarkhan — Oui, nous observons ce paradoxe. Certaines entreprises disposent de marchés, de compétences et de perspectives d’activité, mais se trouvent fragilisées parce que les sommes qui leur sont dues ne sont pas encaissées dans des délais compatibles avec leur fonctionnement. La rentabilité d’un chantier ne suffit pas à garantir la survie d’une entreprise. Il faut également que les paiements interviennent régulièrement et conformément aux échéances prévues. Dans le BTP, les entreprises avancent souvent les dépenses pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois : salaires, matériaux, carburant, location de matériel et sous-traitance. Une entreprise peut donc être bénéficiaire sur le papier et pourtant connaître une situation de cessation de paiements si elle ne dispose pas des liquidités nécessaires. C’est pourquoi nous demandons que la question des délais de paiement soit traitée comme une priorité économique, et non comme une simple question administrative. Nous devons éviter que des entreprises locales disparaissent alors qu’elles possèdent les compétences nécessaires pour répondre aux besoins du territoire.
Une Charte de la commande publique vient d’être signée afin notamment de réduire les délais de paiement. Est-ce un véritable tournant ou attendez-vous encore de voir comment ces engagements seront appliqués ?
José Gaddarkhan — La signature de cette Charte constitue une étape importante. Elle montre qu’un dialogue a été engagé entre les acteurs publics, les organisations professionnelles et le monde économique. Nous saluons cette volonté collective de mieux prendre en compte les difficultés rencontrées par les entreprises. Mais une charte ne produira des effets que si elle devient un outil opérationnel. Les entreprises attendent désormais des résultats concrets : des factures traitées plus rapidement, des interlocuteurs clairement identifiés, un suivi régulier des délais et une réaction rapide lorsqu’une difficulté est signalée. Nous ne sommes donc ni dans la défiance ni dans l’attentisme. Nous sommes dans une logique de vigilance constructive. La Charte doit permettre de passer des engagements aux actes, avec des indicateurs objectifs et une évaluation régulière. Nous proposons que les organisations professionnelles soient associées au suivi de son application afin de mesurer les progrès réalisés et d’identifier rapidement les blocages persistants.
Parmi les mesures annoncées figurent le suivi des délais de paiement, des systèmes d’alerte, des procédures accélérées et des interlocuteurs identifiés. Quelles mesures doivent être mises en œuvre en priorité ?
José Gaddarkhan — La première priorité doit être la connaissance précise de la situation. Il faut disposer d’un suivi fiable des délais de paiement, collectivité par collectivité et, lorsque cela est possible, par type de dépense ou de marché. Trois mesures doivent être mises en œuvre rapidement. Premièrement, un système d’alerte efficace : lorsqu’une facture ou une situation de travaux approche de son échéance, un dispositif doit permettre d’identifier le dossier et de prévenir les services concernés avant que le retard ne se produise. Deuxièmement, un interlocuteur clairement identifié : chaque entreprise doit savoir à qui s’adresser pour connaître l’état d’avancement de son dossier, signaler une difficulté ou obtenir une réponse. Troisièmement, une procédure accélérée pour les situations urgentes : lorsqu’une entreprise connaît une tension de trésorerie directement liée à une facture publique non réglée, le dossier doit pouvoir être examiné rapidement, notamment lorsque le service fait est établi et qu’aucune contestation sérieuse n’existe. À cela doivent s’ajouter une meilleure qualité des pièces contractuelles, une réduction des délais de validation et une responsabilisation de tous les acteurs intervenant dans la chaîne de paiement.
Une plateforme doit permettre aux collectivités de présenter leur programmation d’investissements sur les deux prochaines années. En quoi cette visibilité peut-elle changer la manière d’investir, de recruter et de gérer l’activité ?
José Gaddarkhan — La visibilité est essentielle pour une entreprise du BTP. Lorsqu’elle connaît les projets susceptibles d’être lancés dans les deux prochaines années, elle peut mieux anticiper ses besoins et prendre des décisions rationnelles : planifier les recrutements et les formations, investir dans du matériel, organiser les approvisionnements, anticiper les besoins de sous-traitance, adapter les compétences disponibles, préparer les réponses aux appels d’offres et mieux gérer les périodes de forte ou de faible activité. Sans visibilité, l’entreprise travaille dans l’urgence. Elle hésite à recruter, retarde ses investissements et peine à maintenir ses équipes. À l’inverse, une programmation publique crédible donne de la confiance et permet aux entreprises de se structurer. Cette visibilité doit toutefois être fiable. Elle ne doit pas être une simple liste d’intentions. Les collectivités doivent, autant que possible, préciser les opérations envisagées, leur calendrier prévisionnel, leur niveau de maturité et les conditions de financement. Même lorsqu’un calendrier évolue, le fait d’informer régulièrement les entreprises permet d’éviter les décisions prises à l’aveugle.
Le prix des matériaux demeure particulièrement élevé en Guadeloupe. Dans quelle mesure cette hausse fragilise-t-elle les marges ? Les prix des marchés publics sont-ils encore suffisamment adaptés à cette réalité ?

José Gaddarkhan — Le coût des matériaux demeure un sujet central pour les entreprises guadeloupéennes. Nous subissons le cumul de plusieurs facteurs : dépendance aux importations, coût du fret, délais d’acheminement, stockage, fluctuations des matières premières, coût de l’énergie et contraintes logistiques propres à l’insularité. Ces charges réduisent directement les marges des entreprises. Lorsque les prix sont fixés trop longtemps à l’avance ou que les mécanismes de révision sont insuffisants, l’entreprise peut être contrainte d’exécuter un marché dans des conditions économiques très différentes de celles qui prévalaient au moment de la remise de l’offre. Les marchés publics doivent donc mieux intégrer la réalité des coûts en Guadeloupe : clauses de révision adaptées, indices correspondant réellement aux matériaux utilisés, délais de validité des offres raisonnables, meilleure prise en compte des coûts de transport et d’approvisionnement et dialogue plus étroit en cas de variation exceptionnelle des prix. Il ne s’agit pas de demander une protection particulière, mais de garantir l’équilibre économique des contrats. Un marché mal calibré finit toujours par produire des difficultés : baisse de qualité, ralentissement du chantier, réclamations ou défaillance de l’entreprise.
La vie chère est devenue un sujet central en Guadeloupe. Dans quelle mesure la crise du BTP contribue-t-elle à renchérir le coût du logement et, plus largement, le coût de la vie ?
José Gaddarkhan — Le BTP contribue au coût du logement, mais il ne faut pas réduire la question à la seule marge des entreprises. Le prix final d’une construction résulte d’un ensemble de facteurs : coût du foncier, matériaux, transport, énergie, normes, assurances, financement, fiscalité, délais administratifs et niveau de complexité des opérations. En Guadeloupe, les entreprises subissent déjà des coûts structurellement plus élevés qu’en France hexagonale. Elles doivent pourtant maintenir des prix compétitifs, alors même qu’elles évoluent dans un marché de petite taille et avec des volumes parfois insuffisants pour amortir les charges fixes. Lorsque les entreprises sont fragilisées, les conséquences peuvent être paradoxales. Certaines disparaissent, la concurrence diminue, les délais s’allongent et les coûts de réalisation augmentent. Les opérations de logement sont alors retardées ou abandonnées, ce qui réduit l’offre disponible et entretient la pression sur les prix. Soutenir le BTP, ce n’est donc pas seulement soutenir les entreprises. C’est aussi agir sur notre capacité à produire du logement, à rénover les bâtiments, à améliorer la performance énergétique et à construire les équipements nécessaires à la population. La réponse à la vie chère doit être globale. Elle doit associer une politique foncière adaptée, une commande publique mieux programmée, des dispositifs de financement efficaces et une prise en compte réelle des surcoûts liés à l’insularité.
Derrière la crise du BTP se trouve aussi une question sociale : emploi, apprentissage et transmission des savoir-faire. Craignez-vous une perte durable de compétences ?
José Gaddarkhan — Oui, nous craignons une perte durable de compétences. Dans le BTP, une compétence ne se reconstitue pas en quelques semaines. Elle se construit par l’expérience, la transmission et la formation sur le terrain. Lorsque les entreprises réduisent leur activité, elles recrutent moins d’apprentis, reportent les formations et peuvent être contraintes de se séparer de salariés expérimentés. Les jeunes rencontrent alors davantage de difficultés pour entrer dans le secteur, tandis que les entreprises perdent progressivement leurs compétences internes. Cette situation est particulièrement préoccupante en Guadeloupe, où le BTP constitue un secteur important pour l’insertion professionnelle et l’accès à l’emploi. L’apprentissage, la formation continue et la transmission des savoir-faire doivent être considérés comme des investissements stratégiques. Notre objectif doit être double : préserver les compétences existantes et préparer les métiers de demain, notamment dans la rénovation énergétique, la transition écologique, le numérique et la maintenance des équipements.
Si vous aviez aujourd’hui trois décisions urgentes à demander à l’État et aux collectivités pour redonner de l’oxygène au BTP guadeloupéen, lesquelles seraient-elles ?
José Gaddarkhan — Si je devais formuler trois demandes prioritaires à l’État et aux collectivités, je retiendrais les suivantes. 1. Garantir le paiement effectif des entreprises : mettre en place un pilotage public strict des délais de paiement, avec des indicateurs partagés, des alertes et des procédures d’intervention rapides. Lorsqu’une facture est due et que le service fait est établi, le paiement doit intervenir sans délai injustifié. 2. Relancer et programmer la commande publique : les collectivités doivent donner de la visibilité sur leurs investissements, leurs opérations de construction, de rénovation et d’entretien. Cette programmation doit être suffisamment précise pour permettre aux entreprises d’investir, de recruter et de former. 3. Adapter les contrats à la réalité guadeloupéenne : les marchés publics doivent mieux prendre en compte les coûts liés à l’insularité, au transport, aux importations et aux fluctuations des matériaux. Ces trois décisions sont liées : une entreprise payée dans les délais, qui dispose d’une visibilité suffisante et qui travaille dans un cadre contractuel équilibré, peut investir, recruter, former et contribuer durablement au développement de la Guadeloupe.
« Notre secteur du BTP ne demande pas un traitement de faveur. Il demande les conditions normales nécessaires à l’exercice de son activité : être payé pour le travail réalisé, connaître les perspectives de marché et pouvoir construire dans un cadre économique réaliste. »
José Gaddarkhan — Président de la FRBTP Guadeloupe