Portrait fourni de Ghislaine Anglionin
Martinique · Histoire & patrimoine · Grand entretien

Ghislaine Anglionin : redonner un nom à notre mémoire

Nouvelle présidente de l’AMARHISFA, elle revient sur la généalogie, l’attribution des patronymes après l’abolition, la mémoire de Saint-Pierre et les défis de la transmission aux jeunes générations.

Logo de l’AMARHISFA

Depuis 2002, l’Association martiniquaise de recherche sur l’histoire des familles (AMARHISFA) étudie les archives et les trajectoires familiales de la Martinique. Dans cet entretien accordé à Outremer le Mag, sa nouvelle présidente, Ghislaine Anglionin, expose sa vision : valoriser les recherches, préserver la mémoire et rendre l’histoire accessible à toutes les générations.

L’entretien · 5 questions

01 Madame Ghislaine Anglionin, vous avez récemment pris la présidence de l’AMARHISFA. Dans quel état d’esprit abordez-vous cette nouvelle responsabilité et quelle impulsion souhaitez-vous donner à l’association ?

Je travaille depuis de nombreuses années sur mon arbre généalogique, ce qui m a permis de remonter à 6 générations du côté de mon père et 5 du côté de ma mère. Lors de travaux d’un projet de Mémorial dans la ville de Saint-Pierre où j’étais directrice de cabinet du maire, j’ai eu l’occasion de rencontrer et travailler avec l’ancien président de l’association, Alex Bourdon. De nombreux échanges et mes diverses expériences l’ont poussé à me proposer la présidence.

J’ai été très honorée de cette confiance qui m’est accordée. En consultant les archives, les nombreuses recherches, les travaux reconnues par les spécialistes, les personnalités y ont laissées leurs empreintes.

Après réflexion, je suis heureuse d’être à cette responsabilité et je souhaite poursuivre ses recherches dans ce même dynamisme, cette même volonté de transmettre.

Par mon expérience dans la communication, je souhaite mieux faire connaître l’AMARHISFA, ses hommes, ses travaux, ici et ailleurs. Il est temps de vulgariser ses recherches et surtout la valoriser.

02 En Martinique, rechercher l’histoire d’une famille conduit inévitablement à se confronter à la grande Histoire, notamment à l’esclavage et à l’attribution des noms aux nouveaux libres après 1848. Que nous apprennent aujourd’hui les travaux de l’AMARHISFA sur la construction des familles et des identités martiniquaises ?

Notre histoire fait entièrement partie de l’histoire de la France, de l’Europe, du Monde.

Les africains déportés et réduits en esclavage sur le sol martiniquais d’emblée étaient baptisés et recevaient un prénom chrétien, faisant fi de leurs noms africains et de leurs divinités africaines.

Les priver de leurs repères identitaires, les « chosifier », visaient à les déshumaniser afin qu’ils acceptent leur sort. Ils étaient considérés comme des biens meubles.

Le nom de famille nous rattache à une famille, à une lignée, à une histoire. Il est transmissible à nos descendants. Il fait partie de notre identité. Il est porteur d’une histoire et signe notre appartenance à une famille. C’est donc un élément fondamental de notre identité.

La question du nom de famille des personnes de couleur, pendant très longtemps, n’a pas été abordée en Martinique. Les premiers livres d’histoire ne mentionnent même pas l’opération de dénomination des nouveaux libres qui a eu lieu après l’abolition de l’esclavage.

De tout temps, les blancs créoles de la Martinique (békés) se sont intéressés à leur nom de famille. Il reflète cette origine européenne et est souvent lié à l’histoire de la propriété foncière, de la canne à sucre et de la grande plantation. Beaucoup ont conservés des noms à particules ou des patronymes composés marquant l’ancienne notabilité ou la possession de terres.

Les personnes de couleur n’ont pas exprimé un intérêt semblable envers leurs noms de famille, sans doute parce que ceux-ci, attribués à l’abolition de l’esclave, sont souvent des noms imposés. Au demeurant, ce chapitre de l’histoire, pendant longtemps, a été à peine évoqué ou passé carrément sous silence par les historiens.

L’émergence de la question du nom de famille dans le champ historique est concomitante à la montée en puissance de la revendication identitaire, à l’intérêt nouveau porté à l’histoire de la Martinique, singulièrement celle de la longue période esclavagiste.

Aimé Césaire a été un précurseur. Dans « La Tragédie du Roi Christophe », il écrit « Jadis, on nous vola nos noms ! Pierre, Jacques, Paul, …voilà les estampilles humiliantes dont on oblitéra nos noms de vérité…Sentez-vous la douleur d’un homme de ne savoir pas de quel nom il s’appelle ? A quoi son nom l’appelle ? »

Il existe une science qui étudie les noms de famille : l’anthroponymie, mais nous sommes loin de pouvoir retrouver l’origine, l’histoire, la signification de nos noms puisqu’ils sont majoritairement créés.

Attribuer des noms à plus de 70 000 nouveaux libres qui accédaient à la liberté et à la citoyenneté n’a pas été un exercice facile car il n’y a pas eu de listes de noms proposées par le Ministère de la Mer et des Colonies et pas de directives précises non plus. En outre, contrairement à une idée reçue, les noms donnés en Martinique aux nouveaux libres, sauf quelques cas minoritaires, ne sont pas non plus les noms des anciens maîtres (situation fréquente aux USA). Les donneurs de noms ont dû faire montre de créativité et ont procédé en fonction de leur culture, de leur lecture, de leur imaginaire et parfois de leurs préjugés. Les techniques anthroponymiques ont été utilisées. En voici quelques spécimens :

  • Clin d’œil à Victor Schoelcher : SCOELCHER Marie Victoire, SCHOËLCHERY Nicolas
  • Emprunts à l’anthroponymie étrangère : MULLER Thérésine , VOLBERG Louise , VANDESTOC Marthe-Rose
  • Emprunt à la botanique : LUZERNE Théophaste, BAMBOU Joseph
  • Emprunt à la géographie : ARGENTEUIL Fragile → commune de la région parisienne
  • Noms de personnages historiques : BOULIVARD Noël Montout→ allusion probable à Simon BOLIVAR, général et homme politique vénézuélien. TAMERLAN Daniel → nom du conquérant turc du 14ème siècle.
  • Emprunt à la littérature : MORCERF nom d’un personnage du roman « Le Comte-de-Monte-Cristo » (Alexandre Dumas) .
  • Emprunts à La Bible : GOLIATH Achille , MOÏSE Augustin
  • Fixation sur la couleur du nouveau citoyen : PEAUNOIRE Alfred et LENOIR Astasie noms donnés le → 28/09/1848. LEJEAIS Marie-Rose et LEJET Marie → 23/12/1848 (le jais est une pierre noire). LÉBÈNE Jean-Baptiste→ 26/12/1848 (bois de couleur noire).
Registre d’individualité de 1848 conservé en Martinique
Registre d’individualité de 1848. Source : Patrimoines de Martinique / Archives territoriales de Martinique.

03 L’AMARHISFA a engagé un travail considérable autour des registres d’individualité, mais également sur les victimes de la catastrophe de Saint-Pierre de 1902. Au-delà des noms et des dates, comment redonne-t-on une histoire, et finalement une existence, à ces femmes et à ces hommes parfois effacés de la mémoire collective ?

Vous avez raison : disposer d’une liste d’événements tels que ceux que vous citez est une chose ; s’approprier les éléments qui concernent une personne en est une autre.

Pour cela, il faut tâcher de « faire corps » avec l’histoire suggérée par ces éléments, sans pour autant « y plonger » par un effet de contre-réaction — un biais cognitif — qui consisterait à y prendre place par la pensée, à « redonner une histoire et finalement une existence », comme vous le suggérez. L’effet psychologique pourrait être délétère pour l’individu lui-même.

Les femmes et les hommes qui ont donné vie aux individus que nous sommes aujourd’hui ne sont, à mon sens, pas effacés de la mémoire collective, mais oubliés au fil du déroulement de cette histoire, des origines à nos jours. On pourrait parler d’effacement en cas de destruction irréversible de l’ensemble des documents les concernant, comme à Saint-Pierre. L’AMARHISFA joue le rôle de restaurateur des briques manquantes, et elles sont nombreuses : registres perdus ou irrémédiablement endommagés, données éparses et non collectées…

Une fois ces données restituées, le descendant concerné accède aux éléments qui lui permettent de « se reconnecter avec son passé, généalogique et historique ». Il retrouve alors son histoire à travers l’existence réhabilitée de ses ascendants.

Parfois, dans environ 30 % des cas, il découvrira que son histoire est bien plus complexe qu’il ne l’imaginait, lui qui situait peut-être le début de son « ère » en 1848. Il apprendra éventuellement que son nom provient d’ancêtres qui vivaient déjà librement dans la société esclavagiste de l’époque, ceux qu’il est convenu d’appeler les « libres de couleur ». Certains pouvaient eux-mêmes être propriétaires d’esclaves, tout en comptant dans leur descendance des personnes ayant également un autre ancêtre devenu libre en 1848. Cela peut être dérangeant pour certains descendants, mais c’est ainsi.

Le descendant doit pouvoir connaître l’ensemble de son ascendance. Notre rôle est de mettre à sa disposition les outils informationnels nécessaires à cette reconnexion mémorielle, même si cette tâche est parfois extrêmement ardue, voire impossible.

Quant aux victimes de la catastrophe de Saint-Pierre de 1902, il s’agit d’un champ connexe qui ne concerne l’esclavage qu’en partie puisque, rappelons-le, toute l’histoire de ce lieu a été effacée à partir de 1895 environ. Nous avons cependant pu retrouver les noms de plus de 4 400 nouveaux libres de 1848, mais aussi ceux d’une grande partie des habitants qui n’étaient pas esclaves.

Pour le Mémorial national des victimes de l’esclavage, l’AMARHISFA a pu fournir 62 996 noms pour la Martinique, qui seront gravés sur des plaques de lave dans le jardin du Trocadéro, à Paris.

Photographie historique des ruines de Saint-Pierre en mai 1902
Saint-Pierre, place Bertin, le 10 mai 1902. Photographie d’Henry Cunge, domaine public, via Wikimedia Commons.

04 La généalogie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment grâce au numérique. Comment faire en sorte que les jeunes Martiniquais s’emparent à leur tour de leur histoire familiale et comprennent que ces recherches constituent aussi une manière de mieux comprendre l’histoire de leur territoire ?

Le numérique et surtout l’IA facilitent les recherches généalogiques ; de nombreux sites permettent d’accéder à des informations qu’on ne pouvait prétendre il y a à peine 10 ans.

L’accès aux archives :

Pour que les jeunes s’emparent de leur histoire, il faut utiliser leurs propres outils numériques et les applications mobiles afin qu’ils puissent consulter les documents documents administratifs (actes d’état civil, recensements, listes d’affranchis comme celles des Archives territoriales de Martinique) depuis leur smartphone.

Pour capter l’intérêt de la génération Z, il faut transformer la rechercher en contenu court, en récit audio, en cartes interactives ou en projets multimédias.

L’histoire familiale :

Il faut dépasser l’arbre individuel pour expliquer les grands flux, la grande histoire pour mieux comprendre l’histoire de leur territoire. Pour cela, il faut montrer aux jeunes que leur nom, leurs origines ou l'histoire de leurs aïeuls renvoient directement aux grandes étapes de la Martinique : l'héritage amérindien, la période coloniale et l'esclavage, l'attribution des patronymes en 1848, l'engagisme indien et chinois, ou encore la catastrophe de la Montagne Pelée en 1902.

Cela suppose également de mettre en valeur la diversité des mémoires : Faire comprendre que la population martiniquaise est plurielle (renouvelée par des apports d'Afrique, d'Europe, d'Inde et d'Asie) et que chaque parcours familial dessine une pièce du puzzle collectif.

L’école et le tissu associatif et culturel

Créer des ateliers pédagogiques en milieu scolaire ou périscolaire : proposer des projets de classe où les élèves partent à la chasse aux documents auprès de leurs grands-parents, transformant le devoir de mémoire en une enquête vivante.

S'appuyer sur le tissu associatif et culturel local : développer des initiatives comme les ateliers de transmission pour créer des ponts intergénérationnels où les aînés transmettent la mémoire orale aux plus jeunes.

05 Enfin, quel grand projet souhaiteriez-vous voir aboutir sous votre présidence : la numérisation et l’accessibilité de nouvelles archives, de nouveaux travaux de recherche, davantage de transmission dans les communes et les établissements scolaires, ou encore une ouverture plus large vers les familles martiniquaises installées dans l’Hexagone et à travers le monde ?

Les priorités que vous évoquez représentent toutes des leviers stratégiques majeurs pour la valorisation du patrimoine et de la culture martiniquaise.

Chacun de ces axes répond à des enjeux fondamentaux :

  • La numérisation et l’accessibilité des archives : Ce volet permet de préserver la mémoire collective contre l'usure du temps et de démocratiser l'accès aux sources historiques, offrant à chacun la possibilité de consulter son histoire en quelques clics.
  • Les nouveaux travaux de recherche : Soutenir la recherche scientifique et historique permet d'éclairer le passé sous de nouveaux angles, d'enrichir les connaissances actuelles et de déconstruire les idées reçues. Nous allons rencontrer le rectorat ainsi que l’université pour envisager des conventions de partenariats. Il est urgent que nos jeunes travaillent sur ces sujets.
  • La transmission locale (communes et écoles) : C'est le pilier de la continuité culturelle. En ancrant ces savoirs dans le quotidien des élèves et des citoyens au cœur des communes, on renforce le sentiment d'appartenance et l'identité locale dès le plus jeune âge.
  • L'ouverture vers la diaspora (Hexagone et monde) : Cet axe répond au défi de la distance en maintenant le lien mémoriel et affectif avec les Martiniquais installés hors du territoire, tout en faisant rayonner cette richesse culturelle à l'échelle internationale.
  • Une réflexion est également menée sur la recherche génétique !!

Il était donc important que l’AMARHISFA participe par ses recherches à cette quête nouvelle des martiniquais. Comme dit le proverbe Berbère : « Si tu sais d’où tu viens tu sauras où tu dois aller ».